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Publié par Bernard Revel

Mai 68 a failli changer la vie par le pouvoir d’un simple mot pris au pied de la lettre : imagination. Des rêves devenaient possibles. Des expériences étaient tentées dans tous les domaines. Cela faisait peur aux tenants de l’ordre, de la sécurité, de la morale. Ils perdaient le contrôle et ne pouvaient le supporter. L’imagination selon eux n’avait de place dans la société que si elle était canalisée. C’est ce qu’ils firent à coups de lois, de règlements, de matraques.

Vers la fin des années 60, David Roditi, originaire de Manchester, vit avec ses enfants dans une péniche au cœur de Paris. Un jour, une crue de la Seine fait dériver une barque qui s’échoue à proximité. Comme l’épave semble abandonnée, l’idée vient à David de la remplir de sable avec des amis pour que les enfants puissent y jouer. Le bateau-plage a beaucoup de succès pendant tout un été. Mais la police finit par intervenir et ordonne sa destruction. David Roditi n’en reste pas là. Il va au Ministère de la Jeunesse et des Sports dénoncer le manque d’aires de jeux en France. On l’écoute et on lui demande de réaliser des maquettes qu’il entrepose sur le toit de sa péniche. Celles-ci enthousiasment un jeune architecte passant par-là, Simon Koszel, qui parvient à les faire exposer à la Biennale de Paris en 1967. Le même Simon, inlassable « fouineur », découvre des jeux-sculptures réalisés par Xavier de la Salle, rencontre ce dernier et lui parle de David Roditi. Le trio du Group Ludic est constitué : un dessinateur de talent devenu styliste de mode (David), un architecte-géomètre champion de la récupération d’objets de toutes sortes (Simon), un peintre et sculpteur abstrait (Xavier). Un livre fait revivre avec peu de texte et beaucoup d’images leur aventure : « Group Ludic : l’imagination au pouvoir ».

La perspective d’un vaste chantier où tout est à inventer stimule les trois amis. Les aires de jeux qui existent à cette époque sont aussi rares qu’uniformes, toutes conçues sur le même modèle : toboggan, balançoires, tourniquet, bac à sable. « Dans les espaces traditionnels, on trouve des éléments isolés qui ne permettent qu’une seule fonction, explique Xavier de la Salle. Par exemple, avec le toboggan : grimper, glisser, grimper, glisser, etc, comme un hamster en cage ». En 1968, s’ouvre, grâce au Group Ludic, une parenthèse qui se fermera en 1990 : celle de l’abstraction. 

Un premier grand coup est frappé avec le « sous-marin » du village de vacances de Royan : un vaisseau ensablé dans la plage, fait de tubes, de passages, de salles où les enfants se faufilent, sans se soucier de l’inquiétude de leurs parents qui les voient disparaître sous terre.

Dès lors, le trio sera sollicité par d’autres villages de vacances mais aussi par des villes nouvelles soucieuses de mettre un peu de couleurs et d’animation au pied des grands ensembles. Chaque fois le groupe innove, expérimentant des formes géométriques, des matériaux, des combinaisons pour faire apparaître des aires de jeux qui, avec leurs sphères reliées entre elles, leurs pyramides, leurs cylindres, apportent, en des lieux qui n’en ont guère, une fantaisie dont se nourrit celle des enfants. 

« A Hérouville, nous avons constaté qu’ils utilisaient les équipements d’une manière que nous n’avions pas du tout imaginée, se souvient David. Mais finalement, tout se passait bien. Les problèmes surgissent quand ce sont les parents qui agissent pour les enfants ». 

La participation à l’exposition « Jouer aux Halles » en 1970, avant la destruction des pavillons Baltard et le creusement du fameux trou, fut un des points forts de la carrière du Group Ludic. Pendant trois mois, 150.000 enfants fréquentèrent les jeux faits de structures percées de « chatières » dans lesquelles les adultes ne pouvaient entrer. Il n’y eut aucun accident. Les chantiers se sont succédé à travers la France, de Paris à la Grande-Motte, du Havre à Lozari en Corse, mais aussi à l’étranger (Pays-Bas, Grande-Bretagne, Tunisie, Maroc et même Chine), en tout quelque 150 réalisations en une vingtaine d’années.

David et Simon ont quitté le groupe en 1972. Les temps commençaient à changer : développement de la délinquance en banlieue, normes de sécurité de plus en plus strictes qui provoquèrent finalement un retour en arrière avec, à nouveau, la domination du modèle toboggan-balançoire-bac à sable. Rejetant à la fois cette « infantilisation » des jeux et « l’imaginaire Walt Disney », le Group Ludic a fini par disparaître comme ont disparu la plupart des aires qu’il a construites. Il reste heureusement les nombreuses photos du livre qu’on admire avec nostalgie et regret, en réalisant que tous ces jeux, conçus comme des œuvres d’art, sont les vestiges d’une imagination perdue.

Bernard Revel

 

 « Group Ludic, l’imagination au pouvoir », éditions Facteur Humain. Ce livre a obtenu le prix architecture du 9e FILAF (Festival international du Livre d’Art et du Film) qui s'est tenu à Perpignan du 17 au 23 juin 2019.

David Roditi vit depuis de nombreuses années à Perpignan où il s’est spécialisé dans l’architecture bioclimatique et a créé le site outilssolaires.com. Il est l'auteur du livre "Ventilation et lumières naturelles" (éditions Eyrolles, 2011).

Simon Koszel, né à Varsovie en 1939, est décédé en 2018. 

Xavier de La Salle, né à Brest en 1938, est décédé en juin 2019, quelques jours avant l'ouverture du FILAF.

 

Photo du haut : David Roditi à l’époque du Group Ludic.    

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