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Publié par Bernard Revel

Jean Soler, l’auteur de la trilogie sur les « origines du Dieu unique » est décédé à Perpignan le 16 juin 2019. Né à Arles-sur-Tech le 14 janvier 1933, il avait 86 ans. C’était un ami des Vendanges littéraires. C’était mon ami.

 

J’aimais sa voix douce et grave, modulée, qui soudain s’accélérait pour suivre le rythme de ses pensées exprimées toujours avec une grande limpidité, sans jamais que les mots, précis, précieux parfois, ne se bousculent ou ne manquent. 

Moi, plutôt peu loquace, je l’écoutais avec plaisir. Il avait tant à dire, à raconter, à partager. J’observais son visage fin, animé, au regard lumineux, au sourire tour à tour tendre et malicieux. Ces rencontres qui, depuis une quinzaine d’années, étaient régulières, à Perpignan, chez lui à Montesquieu et enfin à Céret, elles ne reviendront plus, et c’est un peu de moi qui s’en va.

J’ai découvert Jean Soler en 2003 lorsqu’il m’a envoyé son livre qui venait de paraître : « La loi de Moïse ». C’était au moment de la guerre contre l’Irak lancée par George W. Bush. Je m’étais interrogé, dans une de mes chroniques de L’Indépendant, sur les contradictions d’un président qui, au nom d’un Dieu qui avait ordonné à Moïse « Tu ne tueras pas », envoyait ses troupes massacrer des populations. Le livre de Jean Soler m’a appris qu’il n’y avait là aucune contradiction, l’interdiction signifiant « tu ne tueras pas ceux de ton peuple, de ta religion ».

 

Nous nous sommes rencontrés et une grande amitié est née. La vie de ce jeune retraité revenu dans son Roussillon natal en 1993, avec son épouse Maria d’origine autrichienne, m’est peu à peu devenue familière. 

Né à Arles-sur-Tech, ayant effectué ses études au lycée Arago de Perpignan, il avait, après avoir obtenu l’agrégation de Lettres classiques, été nommé Conseiller culturel à Varsovie d’abord, puis, de 1969 à 1973, en Israël. Il occupa ensuite les mêmes fonctions à Téhéran et Bruxelles. En 1981, il est nommé directeur régional des Affaires culturelles pour la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, puis en 1985, secrétaire général du Conseil national des langues et des cultures régionales (jusqu’en1989). Il redevint plus tard, une seconde fois, Conseiller culturel en Israël. C’est là qu’il s’est passionné pour l’étude de la Bible, apprenant l’hébreu pour mieux la comprendre. L’essai qu’il écrivit alors sur les interdits alimentaires dans la Bible fait toujours autorité aujourd’hui.

De retour en Roussillon en 1993, il écrit la trilogie : « Aux origines du Dieu unique » : « L’invention du monothéisme » en 2002, « La loi de Moïse » en 2003, « Vie et mort dans la Bible » en 2004. Viennent ensuite en 2009, « La violence monothéiste », en 2012 « Qui est Dieu ? », en 2014 « Le sourire d’Homère », en 2016 « Dieu et moi ».

La lecture de sa trilogie sur les « origines du Dieu unique » fut pour moi, comme pour nombre de ses lecteurs, une révélation. Jean Soler y explique notamment, avec de solides arguments s’appuyant sur la raison, comment, quand et pourquoi fut inventé le monothéisme.

A partir d’une longue et méticuleuse étude de la Bible, il était arrivé à la conclusion que le Dieu de Moïse, appelé Iahvé, et qui n’était qu’un dieu parmi d’autres, celui des juifs, n’est devenu Dieu unique puis Dieu universel qu’au IVe siècle avant notre ère, au moment de la conquête de la Judée par les Perses.

Jean Soler défendait ses idées avec courage, des arguments sûrs et un talent rare pour le débat. Son travail fut salué par de grands intellectuels comme Claude Simon, Stéphane Hessel, Edgar Morin entre autres. L’historien Paul Veyne, professeur au Collège de France, a qualifié d’« événement historiographique » cette « découverte du surgissement du vrai monothéisme ».

Après un livre percutant sur « la violence du monothéisme », qui éclaire non seulement le passé lointain mais aussi notre époque, Jean Soler a synthétisé ses recherches dans « Qui est Dieu », petit livre au style lumineux qui donna lieu à une polémique lorsqu’il reçut le soutien actif de Michel Onfray. Ce dernier, qui avait fait appel aux conseils de Jean Soler lorsqu’il écrivit son « Traité d’athéologie », l’avait rencontré plusieurs fois aux Vendanges littéraires de Rivesaltes ainsi que dans sa maison de Montesquieu. 

(Photo : Michel Onfray et Jean Soler admirant une statue de Maillol au musée de Banyuls consacré à l'artiste).

Après la mort de Maria, son épouse, Jean est venu habiter à Céret où j’allais le voir. Nous déjeunions dans un restaurant puis nous nous promenions dans la ville sans jamais oublier de faire une halte au Cheval dans l’arbre, la petite librairie qu’il aimait tant. Il me racontait ses conversations avec René Char, sa journée avec Jean Seberg et Romain Gary en Pologne, sa rencontre avec Eugène Ionesco, son amitié avec Amir Hoveida, premier ministre du Shah d’Iran, sa visite à Ben Gourion, et tant d’autres événements d’une vie qui fut d’abord marquée par l’action avant d’être consacrée à l’étude et à l’écriture. Il en fait le récit dans son dernier livre, touchant et passionnant : « Dieu et moi ».

Ces derniers temps, il avait écrit des poèmes mis en musique par Joanna Bruzdowicz et préparait un recueil d’aphorismes. 

Un grand esprit du pays catalan n’est plus. Ses livres ont une portée universelle. Mais, parce qu’ils dérangent trop sans doute, ils n’ont pas eu le retentissement qu’ils méritent. Ce fut un des grands regrets de Jean. Mais je suis sûr que le temps réparera cette injustice.

Pour la dernière fois, je le salue avec cette formule latine qui concluait tous nos messages : Tibi, Jean.

Bernard Revel

 

Tous les livres de Jean Soler sont publiés aux éditions de Fallois.

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