Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Chantal Lévêque

« L’héritier » de Vita Sackville-West

 

Editions Autrement, 127 pages

 

Qui a lu Virginia Woolf n’a peut-être jamais fait connaissance avec l’œuvre littéraire de celle qui était folle amoureuse d’elle : Vita Sackville-West. Toutes deux eurent une liaison tourmentée, dont Virginia s’est fortement inspirée en écrivant « Orlando ».

Un film d’ailleurs vient de sortir sur les écrans*, esthétisant au possible, mais qui a l’avantage de s’appuyer sur leur correspondance pour relater leur rapport commun avec l’écriture, les situer dans leur milieu social si discordant, donner une idée de leurs caractères respectifs et bien sûr - c’est le sujet de ce film - mettre en lumière cette histoire d’amour saphique à une époque où cela faisait scandale. 

Mais laissons là le cinéma et venons-en à ce petit roman anglais qu’écrivit Vita Sackville-West (1892-1962, photo ci-contre) et que vient de rééditer Autrement, après 30 ans d’indisponibilité dans les rayons des libraires. 

« L’héritier » est cet homme pauvre, sérieux, guère robuste, d’un naturel soucieux et pessimiste qui travaille durement dans une petite compagnie d’assurance londonienne et qui n’espère rien d’autre dans la vie, auquel sa vieille tante Phillidia Chase vient de léguer un magnifique manoir, avec terres et dépendances, aux confins du Kent et du Sussex. Il pense régler cette question rapidement et s’en retourner à ses affaires, mais c’est sans compter la forte impression que lui fait l’endroit, le calme fabuleux de la demeure. 

« Petite, charmante, et satisfaisante. On ne pouvait lui trouver aucun défaut. Elle était exquise de forme et de couleur. Dans ses proportions parfaites, elle portait la grandeur de son style avec une digne simplicité… Pour gagner le jardin à partir de la maison, on traversait les douves par un petit pont piétonnier, au bas de l’allée centrale… Des paons formaient la touche royale qui protégeait la gentille familiarité de la maison et du jardin de tout danger de complaisance… Tout le long du muret bordant l’allée centrale, ils étaient posés – trente ou quarante d’entre eux -, leurs longues queues balayant presque le sol, la délicate couronne au-dessus de leur tête dressée en un plumeux éventail, et le bleu brillant de leur poitrine contrastant avec la pierre grise. »

Et puis, il y a le jardin : les massifs de fleurs, lilas, glycines, gerbes de tulipes et colonies d’iris autour desquels bourdonnent les abeilles, volettent les mésanges dont « la joliesse » le sidère. Tout un monde qu’il ignorait jusque-là. 

A noter que s’il est aussi vivant, ce jardin, et rendu avec une telle passion, c’est parce que Madame Sackwille-West était aussi une créatrice dans ce domaine. Elle consacrera la fin de sa vie à l’élaboration d’un sublime parc aux multiples enclos, en son château de Sissinghurst, célèbre encore maintenant par sa magnificence (voir lien internet en fin d'article).

« Il cueillit dans les buissons de lilas une brassée de lourdes grappes. Il paraissait le faire d’un geste inconscient, comme s’il ne pouvait s’empêcher de porter les mains aux fleurs, et qu’il fut ensuite embarrassé de découvrir dans ses bras toute la richesse qu’il y avait rassemblée. C’était comme si un sceau se posait opportunément sur ses lèvres le temps que ses gestes pussent lui échapper. »

Délicieuses, ravissantes, délicates sont toutes ces nouveautés pour lui, et qu’elles lui appartiennent, il n’y croit pas vraiment. Il réalise « qu’il avait passé sa vie à attendre de regarder quelque chose et d’en tirer cette satisfaction neuve et tranquille. » Il en est suprêmement heureux, « tel un enfant égaré au milieu des délices. »

Que peut-il advenir lorsqu’ainsi le destin vous amène à réaliser qu’un bonheur existe et que vous l’ignoriez ? Quand soudain la vie prend sens parce que vous êtes au bon endroit, à la juste place ? Que chaque moment vécu est en parfaite harmonie avec ce que vous êtes ? La solitude ne vous pèse pas, bien au contraire. Elle vous permet, sans effort, en toute liberté, d’apprécier plus encore la beauté, le calme qui vous entoure – en l’occurrence la nature, animaux et végétaux confondus, la couleur du ciel, les nuances des saisons. Et la joie réside dans le regard porté sur ces choses.

En ces temps incertains, notons que le charme de cette lecture vient bien à propos raviver l’importance de cette incroyable richesse et nous en rappelle l’existence.  

C’est un dilemme, une grande interrogation pour cet héritier. Que va-t-il décider ? Cela lui paraît une folie que de devenir châtelain ! Et nous le découvrons mettre en vente cette antique demeure qui date des Tudors, sous le regard circonspect du Majordome, celui des métayers avec leur aimable déférence - dignes hommes de la terre cachant du mieux qu’ils peuvent leur déception - et avec la triste certitude que le notaire n’est vraiment qu’un fieffé opportuniste, un sournois, un mielleux, un avide, un rapace, un méchant âpre au gain… pressé de clore l’affaire pour son propre intérêt. C’est un défilé interminable de commissaires-priseurs, d’experts, de marchands… et jusqu’à la fin, on se demande, on s’interroge, on n’ose imaginer… 

Va-t-il réussir à « se trouver lui-même, savoir ce qu’il veut vraiment, ce qui importe vraiment et aller droit au but » ?

« Il eût alors aimé retourner à ces jours-là, à ses consciencieuses corvées, gagnant juste assez pour se loger décemment (pas au milieu des brocarts et des franges, des lits à baldaquins emplumés, et de cet été ravissant, qui posait sur son cœur une main plus douce et plus troublante que la main de la plus charmante des femmes, pas dans cette antique dignité qui exaltait son orgueil), et il regardait les toits rassemblés dans leur vallon comme des joyaux au bord d’une coupe, plein de rancœur envers cette vision qui s’était offerte à lui comme par traîtrise, à un détour de sa morne existence, et pourtant incapable de soutenir une pensée rancunière ou coléreuse, en raison de la tendresse qui le faisait fondre, et du plaidoyer muet de son héritage, dédaignant tout attirail théâtral, et se reposant sur la seule médiation de sa tranquille beauté. »

Les pages s’amincissent, on ne saura qu’à la dernière ligne, ou presque !

C’est une histoire d’amour que vit le personnage, tous les mots s’y prêtent… C’est d’ailleurs le sous-titre du roman. Écrit dans un style anglo-saxon des plus typiques. Autant dire avec cette aisance de narration où action et description s’équilibrent parfaitement. Les phrases s’enfilant comme des perles sur un collier - un diadème ici, même s’il est à regretter la redondance des qualificatifs. Le passé, lourd d’importance. La vivacité du ton. Un brin d’humour. Et de l’analyse psychologique… Les portraits tirés sont d’un réalisme confondant : on croit les voir devant soi, tous ces personnages.

Il y eut ainsi les précurseurs en la matière : Jane Austen, Emily Brontë, Dickens, Eliott, Lawrence, Conrad, bien sûr… et plus proches de nous Iris Murdoch, Doris Lessing, Boyd, Lodge, Bowles, Mc Ewan, Barnes, Hornby… Cette tradition perdure encore, pour notre grand plaisir. Ouvrez un roman de Julian Fellowes, par exemple, (je vous conseille « Passé imparfait », hilarant !) et cela vous confortera dans l’idée que la littérature britannique n’a rien perdu de sa qualité.

Un détail, mais pas des moindres : pour ce charmant petit roman… allez directement à la page 25.  Un ami écrivain, trop tôt disparu (et auquel le titre du roman fait fortement référence), m’a confié un jour qu’il gardait toujours les préfaces pour la fin. Il faut plonger directement dans le cœur du roman, sans préambule. Et ici, on ne peut mieux faire… Jean Pavans, traducteur et préfacier, nous mène sur des chemins de traverse, certes fort instructifs, convoquant Edith Wharton et Henry James dont il s’est fait une spécialité, mais qui, me semble-t-il, ne prennent toute leur importance qu’après s’être laissé promener dans ces jardins, entraîné dans les errances, les doutes du personnage, interrogé sur le sens du passé et celui du moment présent… Il ouvre des portes vers d’autres perspectives, d’autres livres et bien sûr ne peut faire l’impasse sur l’ouvrage qui unit ces deux femmes à l’écriture si différente. 

« La popularité n’a jamais été un signe de génie », répond Vita à Virginia qui lui demande pourquoi ses livres se vendent mieux que les siens, dans le film. Et pour s’en persuader, il suffit d’ouvrir « Promenade au phare » ou « Mrs Dalloway »… ou juste voir (ou revoir) le film « The Hours » qui traite avec brio (grâce aussi à ses trois actrices magistrales) de l’univers de cette fragile brindille aux fulgurances poétiques chez qui la vie intérieure prend le pas sur la surface des choses. 

Vita et Virginia, c’est le jour et la nuit, en matière de littérature.

Les livres qu’elles nous ont laissés dorment sur des étagères, chacun peut aller y voir…

 

Chantal Lévêque

 

« Vita et Virginia » de Chanya Button

 

 

 

Heureux comme avec une femmeHeureux comme avec une femme
Heureux comme avec une femme
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article