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Publié par Bernard Revel

C’était en juillet 1983 au festival d’Avignon. Pina Bausch avait été révélée en France, à Paris, par le Théâtre de la Ville en 1979. Cette Allemande singulière au long visage et au sourire triste révolutionnait tranquillement la scène. C’est au début des années 70 qu’elle avait créé le Tanztheater à Wuppertal, dans la Ruhr. Mariant danse et théâtre, elle avait suivi une rapide trajectoire sur des sentiers inexplorés de la création. En 1983, elle a 43 ans. Dans la Cour d’honneur du Palais des papes qui affiche complet, elle présente « Walzer » et « Nelken », deux créations de l’année précédente. A la fin du spectacle, le public, debout, applaudit pendant plusieurs dizaines de minutes. Pina Bausch est morte le 30 juin 2009 d’un cancer généralisé qui s’était révélé cinq jours plus tôt. 

Je me souviens de ce soir de juillet 1983.

Imaginez l’immense scène de la Cour d’honneur couverte d’œillets. On a l’impression d’entrer dans un rêve. Aux quatre coins, des chiens policiers aboient en tendant les laisses tenues par leurs maîtres. Présence anachronique en ce paradis rose. Les danseurs envahissent le champ de fleurs. L’un d’eux, sorte de David Bowie au regard malicieux, se détache du groupe aux premiers accords d’une musique. La chanson est très connue. C’est « The man i love », un vieux refrain sentimental de Georges Gershwin qu’interprète ici Sarah Vaughan. Le danseur la « chante » à sa façon par le langage des signes propre aux sourds-muets. C’est à la fois pathétique et irrésistible. Eau de rose et tragédie, réalisme et romantisme, les « Œillets » de Pina Bausch laissent un curieux parfum dans la mémoire.

Une jeune femme maigre aux côtes apparentes, vêtue d’un slip trop grand, s’avance en baissant la tête, un accordéon collé à sa poitrine. Les images se succèdent comme ça pendant trois heures, sans aucun lien logique. Elles se répètent souvent, passent sans transition de la paix à la violence. Des danseurs traversent la scène à quatre pattes en sautant comme des lapins, deux hommes n’en finissent pas de s’embrasser et de se gifler à la fois, on danse sur des fauteuils, sur des tables, des cascadeurs sautent dans des cartons, un homme en smoking demande à chacun son passeport.

Il serait vain de chercher des explications à tout ça. Pina Bausch donne des images à voir. Elles charrient tout ce qu’il y a dans la vie la plus quotidienne : des larmes, du rire, des cris, de l’amour, des rapports de force, des riens. Il n’y a aucun message, aucune philosophie. Il y a simplement une denrée rare qui s’appelle la sincérité, le don de soi, le courage de se montrer avec ses défauts, tout ce qui, justement, ne se montre jamais en scène. Chaque acteur-danseur reste lui-même face au public, il conserve son nom, ses envies, ses fantasmes. Il joue sa propre vie.

Pina Bausch construit toujours ses spectacles à partir des questions qu’elle pose à ses danseurs. Si l’accouchement est douloureux pour certains d’entre eux, car c’est dur pour un acteur de montrer son vrai visage, le résultat n’est jamais un grand machin prétentieux et rasoir. Ça éclate en tous sens mais ça n’a rien d’un ballet (encore qu’on y danse pas mal) ni d’une pièce de théâtre (bien qu’il y ait des dialogues). Ce n’est pas une mise en scène, c’est une mise en vie.

On pense au spectacle de la rue, avec ses passants laids, beaux, superbes, mal foutus, ridicules, tristes ou hilares. Sauf que sur scène, les fantasmes sont mis à nu. Je me souviens de cet homme en tutu et de ces autres, en robes mal boutonnées, faisant une ronde enfantine. Je me souviens de cette femme impassible contemplant les quatre durs dévêtus qui luttent pour ses beaux yeux. Je me souviens des confidences qu’ils font à tour de rôle sur leurs envies de faire pipi. Il y a de la provocation dans l’air, mais aussi de la tendresse. On ne rit jamais sans retenue, tant le climat est changeant. Je me souviens de cette soirée comme d’un choc, quelque chose qui vous marque en vous laissant une impression agréable. Je me souviens qu’à la fin, quand le tonnerre d’applaudissements s’est tu, j’ai eu du mal à arracher mes yeux de ce champ d’œillets piétiné sur lequel mes fantômes sont passés.

 

Bernard Revel

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