Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Bernard Revel

« Un ange dans le labyrinthe » de Jacques Lahousse

 

Az’art atelier éditions (Toulouse), 390 pages, 20 euros 

 

Journaliste à l’Indépendant jusqu’en 2009, Jacques Lahousse est l’auteur de « Traces tangibles », portraits de « 10 peintres en Roussillon » (éditions Alter Ego). Photographe, il a présenté plusieurs expositions dans les Pyrénées-Orientales dont « Pas perdus… pour tout le monde » en 2014.

« Un ange dans le labyrinthe » est son premier roman.

 

J’ai connu Jacques Lahousse dans la grande salle de rédaction de l’Indépendant, du temps de Rivesaltes. Connaître est un bien grand mot. Lui au service villages, moi aux informations générales, n’ayant ni l’un ni l’autre le contact facile, nous nous croisions plutôt. Je crois que chacun appréciait ce qu’écrivait l’autre. Mais nous n’en parlions pas. Ou si peu. J’avais été surpris en apprenant un jour qu’avant d’être journaliste, il avait fait du théâtre et avait participé à un spectacle qui m’avait marqué, dans les années 70, au festival de la Cité de Carcassonne : « La Rose des sables » par la compagnie l’Arche de Noé dirigée par Guillaume Lagnel (Photo ci-après). Je ne l’aurais pas imaginé sur une scène. Il faut dire que tous les acteurs étaient masqués. 

Un roman peut être aussi un masque. Mais difficile de ne pas reconnaître, en lisant « Un ange dans le labyrinthe », un certain Jacques Lahousse sous les traits du narrateur appelé Jack Desfontaine, qui se qualifie lui-même de « besogneux de la presse écrite ». Non seulement leurs biographies, du moins ce que j’en sais, semblent se confondre, mais surtout leurs ressemblances physique et psychologique sont frappantes. Le sentiment de « vivre à côté de la plaque » dont parle le narrateur, son visage lunaire qu’éclaire un léger sourire moqueur qui fit dire à son instituteur : « On a toujours l’impression que vous vous foutez de la gueule des gens », caractérisent tout aussi bien l’auteur.

Mais qu’importe ! Un roman est un roman, quelle que soit sa part autobiographique. C’est-à-dire qu’il rend tout possible. Car la réalité, matière première du « journaliste local la cinquantaine avancée »qu’est Jack Desfontaine au début de la narration, lui joue des tours que la raison ignore. Tout commence par une photo argentique qui fait apparaître au développement, dans un paysage de bord de plage en Normandie, un mystérieux visage, « une gueule de nulle part ». D’où vient cette image, que cache-t-elle, que veut-elle dire ? C’est le départ d’une longue quête qui va entraîner Jack en divers lieux, le plonger dans son passé, débrider sa fantaisie, libérer ses fantasmes, l’enfermer dans un labyrinthe dont il ne peut s’évader qu’en s’envolant, lui qui rêve d’avoir répondu à son chef de service l’interrogeant sur son plan de carrière : « Je veux devenir un ange ».

Mais, précisera ensuite cet adepte de l’autodérision : « Un ange au rabais déguisé en journaliste d’occasion ». Un ange qui fait la bête, alors ? Parfois sans doute, tant le personnage est foisonnant, incertain, indécis. On le suit comme on peut dans ses errances, ses descriptions en trompe-l’œil, ses réalités qui en cachent d’autres. Le voilà en Normandie, son pays natal, réalisant un reportage pour le soixantième anniversaire du Débarquement et rencontrant un sacré personnage, Howard, vétéran du Jour J devenu une vedette à Sainte-Mère Église où il s’est installé, mais pas si héros que ça au bout du compte. L’Histoire est aussi trompeuse qu’une photo qui, sur la plage où elle a été prise, garde son secret. Si vérité il y a, peut-être est-elle enfouie dans le passé qui rattrape Jack lorsque, coup sur coup, meurent sa mère et son copain de théâtre Bernard, et lui fait revivre ce moment à la fois glorieux et douloureux où il risqua la mort pour échapper à « la confrérie des bidasses ».

Le visage mystérieux a ouvert la boite de Pandore et la vie de Jack devient une sorte de méli-mélo où, par la grâce d’un mot, se heurtent les époques, s’embrouillent les souvenirs, la fiction rejoint la réalité. Le voici confiant à son voisin l’écrivain Romain Gary à l’époque où va éclater la bombe Ajar, un « souvenir cuisant » de son enfance. Le voilà curiste à Tamalou pour soigner dans des bains de boue « une grosse déprime ». Un séjour qui finit en délirant roman d’espionnage, avec séances de torture et intervention salvatrice d’une Mata Hari appelée Joli Coucou.

Plus fort encore, il rencontre au sommet de la Dune du Pilat, Corto Maltese en personne qui lui raconte son amour pour « une femme dont nous sommes proches »

Cette femme est-elle celle à qui il sauvera la vie alors qu’elle a un AVC, et qui deviendra sa « dame de cœur » « J’ai obtenu mon diplôme d’Ange Gardien en 2011 », s’extasie Jack. Est-ce la fin de sa quête ?  En tout cas, ils vivent une belle histoire d’amour automnale. Il l’appelle Joli Coucou. Elle l’appelle le Chevalier Bicyclette. Et c’est d’ailleurs sur son vélo Kalkhoff plongeant vers « la sous-pref’ des Trois Ponts » que l’ange déchu boucle la boucle.

On sort un peu étourdi de ce gros livre de 390 pages, dont l’écriture nous emporte comme les vagues de l’Atlantique qu’aime tant Jacques Lahousse. Les mots se bousculent, jouent, claquent, familiers ou choisis, selon le rythme d’une pensée, la couleur d’un état d’âme, la férocité d’un jugement, la tendresse d’une rencontre.

La plume du journaliste ne craint plus les longueurs. La prétendue objectivité professionnelle explose dans le déferlement d’une fantaisie sans limites peu commune. Cela n’empêche pas l’auteur de retomber sur ses pieds, lui qui réalisa il y a quelques années une série de photos sur les traces de pas, aventure relatée en détail dans le roman. Des pas des autres saisis par son Leica à la recherche de ses propres pas perdus dans le labyrinthe de la vie, il y avait un saut de géant à réussir : celui de l’écriture. Chapeau, Jacques !  

Bernard Revel

 

Le portrait de Jacques Lahousse (photo du haut) est de Michel Coupeau.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

philippe nicole 22/11/2019 15:42

donne très envie de le lire