Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Bernard Revel

« Corbières, la frontière cathare » de Patrice Teisseire-Dufour et Paul Palau (Editions Empreinte).

 

Il a suffi d’un livre pour ouvrir les portes où, depuis trop longtemps, ma mémoire tenait enfermées les Corbières. Moi qui croyais si bien les connaître pour les avoir parcourues dans tous les sens jadis à pied et à bicyclette, je me rends compte que même sur cette terre qui semblait immuable, avec ses paysages sauvages et ses vignes, ses châteaux, ses abbayes et ses vieux villages, le temps ne s’arrête jamais. Les Corbières « éternelles » de ma mémoire ont encore de beaux restes, certes, mais quelque chose de neuf, une autre façon de vivre avec elles leur donnent un coup de jeune, comme si elles étaient entrées dans une nouvelle renaissance. 

Ce livre, « Corbières, la frontière cathare » de Patrice Teisseire-Dufour et Paul Palau, est pour moi une révélation. Et vous savez quoi ? J’en ai écrit la préface. Je l’ai fait de loin l’été dernier, quelque part dans l’Allemagne du Nord, pays plat et nébuleux, en m’appuyant sur ma mémoire et mes lectures plus que sur le texte qui m’arrivait par bouts via Internet, et que je parcourais superficiellement, je l’avoue. Aussi, ai-je vraiment découvert le tout en recevant le bel objet, 22 cm sur 24, couverture cartonnée, 216 pages de papier glacé, 220 photos, et dont le contenu m’a happé.

Que sont mes Corbières devenues ? Si avec ma préface j’étais en pays de connaissance, les textes de Patrice Teisseire-Dufour, succession de petits reportages écrits à l’encre empathique, mettent en lumière leurs nouvelles facettes et me rappellent qu’un pays est d’abord à l’image de ses habitants. Alors s’estompent les Corbières tournées vers le passé, pétrifiées dans les regrets, pour que s’épanouissent ici et là des modèles de vie dont devrait s’inspirer notre société empêtrée dans une mondialisation qui la mène à sa perte.

Car les Corbières sont « habitées ». Pas seulement par l’histoire et par la vigne, comme le montrent les lumineuses photos de Paul Palau, mais par ses nouveaux amoureux qui apportent leur savoir-faire, leur talent, leurs idées au coin de paradis qu’ils ont choisi. Quelques-uns ont ouvert la voie, comme les Gaschard, chevriers à Carrus, Gilles Goujon et son restaurant 3 étoiles à Fontjoncouse, Roland Feuillas, le boulanger de Cucugnan, les éditions Verdier à Lagrasse, Magali Arnaud et son sentier Delteil à Villar-en-Val, Bozo et son sentier sculpturel à Mayronnes et, comme s’ils avaient semé le bon grain, beaucoup d’autres ont éclos, vigneronnes et vignerons innovant dans des caves belles comme des palais, Florence Robert, bergère et écrivaine à Albas, Cyril Codina, alchimiste de vinaigres aux multiples saveurs à Ferrals, l’Anglaise Beverly Smart, styliste de mode à Lagrasse, Romuald et Julie qui offrent, du côté de Caudiès-de-Fenouillèdes yourtes et coupoles transparentes pour nuits à la belle étoile.

Sans oublier, pour le dépaysement, la mozzarella de Pradelles-en-Val, que fabriquent les époux Antonini qui ont remonté depuis Rome la via Domitia pour créer leur petite Italie du bien manger dans une ancienne cave viticole appelée La Bourdasso.

Ce sont eux, les Corbières d’aujourd’hui, autant que les paysages qui surgissent et vous coupent le souffle dans l’objectif de Paul Palau. Des Corbières maritimes au Pech de Bugarach, leur point culminant (1230 mètres), de l’Alaric aux Fenouillèdes, elles semblent plurielles à l’infini, gardant toujours des secrets pour des découvertes futures, sur leurs cimes rocheuses et dentelées de forteresses, dans les galeries sans fin du Bugarach ou les gouffres sans fond où dorment, du côté de Fitou, d’incalculables réserves d’eau douce. 

L’image se mariant parfaitement au texte, Patrice Teisseire-Dufour et Paul Palau nous offrent un vrai livre d’envies : envie de revenir à Peyrepertuse, à Fontfroide, de saluer le squelette d’Henri Bataille avant d’escalader l’Alaric, de visiter le village renaissant de Périllos, de dénicher le vieux pont roman de Montjoi, de prendre le train rouge des Fenouillèdes, de se baigner dans les cuvettes du Verdouble cher à Claude Nougaro, de parcourir le sentier cathare (GR 367) de Port-La Nouvelle à Camps-sur-l’Agly. 

Il y a tant à voir et tant à faire. Découvrir, par exemple, de grand espaces vierges comme ce « cirque du bout du monde » près de Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse. C’est après de grands efforts et en franchissant quelques passages périlleux que Patrice Teisseire-Dufour prend pied sur la muraille de Viviès : « Je lève la tête et là, je vois, entre le Falquet et la Combe de la Semal, qu’un grand arc de cercle parfait se déploie, avec sa mer de résineux en son centre. On se croirait sur un atoll avec son récif barrière et son lagon au centre ».

Les Corbières nous appellent, celles d’hier comme celles d’aujourd’hui. Ce beau livre, en les rendant si vivantes, nous donne en partage un authentique acte d’amour. Certains pourraient dire parfait.

Bernard Revel

 

Patrice Teisseire-Dufour publie également aux éditions Vox Scriba (collection Poesis) un recueil de poèmes sur la croisade contre les Albigeois : « Derniers chants faydits » (préface de Michel Roquebert).

« Spécialiste Montagne » de la revue Pyrénées Magazine, il est aussi l’auteur de « Nuit sur la brèche et autres récits haut perchés » (voir dans ce blog l’article « Les hauts et les bas de la montagne »).

Paul Palau, né à Perpignan, après avoir été dessinateur caricaturiste, s’est spécialisé dans la photographie. Il collabore à plusieurs magazines et revues. Il a notamment illustré les livres « Le train jaune », « Occitanie, le plus beau royaume sous le ciel », et, avec Patrice Teisseire-Dufour,

« Minervois l’enchantement simple » et « Canigou magie d’une montagne ».

 

Photo du haut : Patrice Teisseire-Dufour (à droite) et Paul Palau.

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article