Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Sylvie Coral

« La nuit tombée » d’Antoine Choplin

 

Editions La fosse aux ours, 122 pages

Prix du roman France Télévisions 2012

 

Deux ans et demi après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl du 26 avril 1986, un homme seul roule à moto à travers la campagne ukrainienne. Ayant laissé Kiev derrière lui, il compte parcourir la centaine de kilomètres qui le sépare de la zone de la centrale sinistrée, interdite d’accès. Une remorque vide est sommairement accrochée à son deux-roues.

Avant d’arriver à destination, il s’arrête à Chevtchenko, un village en partie déserté mais où vivent encore Iakov, malade, et Vera, ses amis de toujours. Le temps d’une soirée dans leur modeste maison, ils partagent la soupe de pommes de terre, la vodka, échangent des mots simples, des silences pudiques, effleurent leurs souvenirs en tentant de ne pas se faire mal.

Cet homme s’appelle Gouri. Il est écrivain public. Avant l’explosion, il vivait heureux à Pripiat, la petite ville non loin de la centrale, avec sa femme Tereza et leur fille Ksenia. De tout cela il ne reste plus rien. Mais Gouri poursuit un but précis que lui seul connaît.

Arrivé sur les lieux, il fait face au monstre inerte et noir. « Son corps entier frissonne. A cause, peut-être, des solitudes amoncelées. Emboîtées comme des poupées gigognes. La sienne propre à Gouri, d’homme singulier ; celle de cette zone maudite, ce trou noir du monde ; celle aussi de son espèce, humaine, et de son vaisseau terrestre qui s’est fichu là, au cœur de l’immensité. (…) Les pensées de Gouri vagabondent, de moins en moins consistantes. Elles gravitent alentour de cette masse sans réalité qui renâcle à renvoyer la lumière. C’est quelque chose comme le sentiment de l’abandon. Qui recroqueville les bustes, replie les horizons. »

L’écriture précise, délicate et poétique d’Antoine Choplin habille cette histoire, au réalisme poignant, d’une intense émotion. Les personnages sont vrais dans leur simplicité et leur densité, le texte dessine avec douceur chacun de leurs gestes, de leurs regards. Nous sommes avec eux et nous touchons du doigt une affreuse réalité : ce qui s’est produit il y a trente-quatre ans peut se reproduire à tout moment, sous n’importe quelle forme. Quotidiennement nous est livré le spectacle désespérant, lointain ou proche, de désastres et de leurs jours d’après, lorsque les horizons sont repliés. Sera-ce vainement, encore longtemps ?

Ce roman, écrit en 2012, n’est donc pas le plus récent paru sous la plume talentueuse et très personnelle d’Antoine Choplin, mais il reste très actuel. Et c’est ce livre qui m’a invitée, le premier, dans l’univers littéraire de cet auteur. Un univers à explorer désormais.

Sylvie Coral

 

Antoine Choplin, né en 1962, vit près de Grenoble. Il a publié depuis 2001 une vingtaine de livres. Animateur culturel, il est directeur artistique du festival de l’Arpenteur, « Théâtre pentu et parole avalancheuse » (Arts vivants, littératures, rencontres insolites sur les pentes du massif de Belledonne - Isère)

Son dernier roman, « Partiellement nuageux » (2019), a pour cadre le Chili après la dictature de Pinochet. 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article