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Publié par Christian Di Scipio

« Miroir de nos peines » est le troisième volume des « Enfants du désastre ». Une pertinente leçon d’histoire sur la défaite de juin 40 à travers le destin de personnages joliment campés. 

(Editions Albin Michel, 544 pages)

 

On avait oublié la petite Louise Belmont dans le deuxième volume des Enfants du Désastre, la trilogie entamée si brillamment par Pierre Lemaître avec Au revoir là-haut (prix Goncourt 2013). Souvenez-vous, encore petite fille, Louise était la seule à pouvoir regarder sans peur le vrai visage d’Edouard Péricourt, une gueule cassée de la Grande Guerre. Dans le deuxième volume, Couleurs de l’Incendie (2018) Lemaître narrait le destin dantesque de Madeleine, sœur d’Edouard Péricourt, en occultant totalement Louise, mais elle restait dans ses tablettes puisque sa belle personne habite le troisième et dernier opus Miroir de nos peines

Nous somme au printemps 1940, la Drôle de Guerre, n’en a plus que pour quelques semaines. Les fantassins français ne le savent pas. Depuis des mois, ils s’ennuient dans l’attente des hostilités que les Allemands tardent à engager. Deux hommes sont comme prisonniers d’un fort souterrain de la fameuse ligne Maginot qui devait empêcher l’invasion de la France. Ils souffrent du désœuvrement, mais aussi de la chaleur, de l’humidité et de l’enfermement. Le caporal-chef Landrade et le sergent-chef Gabriel vont vivre des aventures glorieuses et sordides. Le premier, un gars débrouillard, un peu escroc, résout toutes les situations désespérées. De son côté, Gabriel, honnête autant que Landrade se montre filou en toutes circonstances, reste droit dans ses bottes de sous-officier patriote. Enfin… pas toujours.

Voilà un duo improbable qui va « fonctionner » avec bonheur sur le plan romanesque. 

La honte de la débâcle militaire et la pagaille de l’exode des populations civiles sert de toile de fond au récit d’aventures picaresques de ces deux personnages si contrastés où le drame côtoie le dérisoire et même parfois le franc comique.

Lemaître donne corps à l’état de désorganisation de l’armée qui devait écraser les Allemands, à peine auraient-ils mis le pied sur le sol français. Nous connaissons l’issue de la guerre éclair de juin 1940 avec ces soldats qui se débinent devant un ennemi surarmé qui a eu l’idée saugrenue de passer par les Ardennes, réputées infranchissables, au lieu de passer tout bêtement par la plaine des Flandres ou mieux encore par la frontière franco-germanique protégée par la ligne Maginot. 

Sacrée Louise !

Cet exode des civils fuyant la zone des combats et l’agglomération parisienne si proche du front, Louise, devenue une très belle fille, va le vivre avec courage. C’est un sacré bout de femme, la Louise. Elle avait refusé de se marier avant d’avoir été mise enceinte par son fiancé. Pour l’époque, c’était pas mal comme posture féministe ! Petite fille au grand cœur devenue adulte volontaire, elle veut garder, contre vents et marée, contre la mort et les bombes, la maîtrise de sa vie.

Au début du roman, alors qu’elle arrondit son modeste salaire d’institutrice en occupant un poste de serveuse dans le restaurant de M. Jules, une sorte de Raimu tonitruant parlant parigot, elle reçoit la proposition inattendue, d’un vieil homme. Cet habitué qui vient déjeuner depuis des lustres, tous les samedis à la même table du café, lui propose de l’argent pour la voir nue. « Rien que regarder ». Cette demande incongrue va entraîner Louise dans une quête qui trouvera son dénouement à la toute fin du récit. 

Destins croisés 

On passe au gré des chapitres, des aventures de Louise à celles des deux soldats tout en croisant le chemin d’un adjudant de gendarmerie pas très catholique. Ils vivent le même événement : le naufrage de la France. 

Comme pour ne pas laisser le lecteur s’abîmer dans le désespoir, Pierre Lemaître nous donne à voir, à admirer même un personnage bluffant, un certain Désiré, imposteur de génie qui lance des éclairs de satire hilarante dans cette sombre histoire.

Certes le dénouement qui se dessine est attendu, mais l’art de Pierre Lemaître est de nous y conduire en ne cessant de nous surprendre. C’est passionnant, émouvant, plein de dialogues nerveux, justes, où le pathétique le dispute à la légèreté. Ils sont magnifiques ces héros, elle est palpitante cette intrigue, il est prenant ce roman que l’on dévore avec un plaisir de lecture qui nous rappelle celui qu’on éprouvait à l’adolescence en se régalant des récits du père Dumas. C’est du polar historique qui file à cent à l’heure dans les bouchons des routes de l’exode où les réfugiés font du surplace. 

Dommage que la trilogie ne soir pas une tétralogie, voire une pentalogie, ou davantage ! On aurait été preneur pour les années à venir.

Christian Di Scipio   

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