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Publié par Bernard Revel

« Panchot » de Sébastien Navarro

 

Alter Ego éditions, 257 pages, 19 €.

 

Né à Sète en 1972 et vivant en Roussillon depuis ses années de collège, Sébastien Navarro, parallèlement à son travail à la Sécurité sociale, s’est investi pendant une dizaine d’années dans le journalisme "militant" au sein du mensuel de critique sociale CQFD

Fin novembre 2018, nous a-t-il confié, « j'ai mis les pieds à un rond-point à côté de chez moi où les Gilets jaunes remettaient au goût du jour ce vieux concept de lutte des classes. J'ai été tellement bouleversé par ce que j'ai vu qu'un second bouquin est sur les starting-blocks : Péage Sud ».

 

Drôle de livre. Jadis Paul Guth, écrivain oublié du siècle dernier, s’était taillé un joli succès populaire en publiant une série de romans mettant en scène un Naïf à diverses périodes de sa vie - Le Naïf sous les drapeaux, Le Naïf aux quarante enfants, Le Naïf amoureux, etc. - histoires savoureuses qui montraient que son personnage n’était pas aussi naïf qu’il en avait l’air. Cette naïveté, Sébastien Navarro, citant Pierre Perret, la revendique : « Je préfère être du côté des naïfs que des salauds ». Il lui fallait, en effet, une certaine dose d’innocence pour aborder un sujet historique qu’il découvre en débarquant en Roussillon, sans se laisser décourager par les polémiques, l’omerta, la mauvaise foi, les mensonges qui rendent impossible toute manifestation de la vérité. Il faut dire que ce n’est pas la vérité qui intéresse le jeune homme. Son livre sobrement intitulé « Panchot » est plutôt un reportage sur les traces laissées par « l’affaire Valmanya ».

Le seul nom de la petite localité du Conflent, au pied du Canigou, a une résonance dramatique en pays catalan : c’est le « village-martyr » brûlé par l’armée allemande et la milice française le 2 août 1944. Une « atrocité » qui survint après l’attaque de Prades par les Résistants et qui précéda une vaste offensive contre le maquis aux mines de La Pinouse. C’est là que Julien Panchot, blessé, fut fait prisonnier et fut exécuté après avoir été torturé. 

Les faits paraissent simples. Mais Sébastien Navarro va vite s’apercevoir qu’il a mis ses pas dans un véritable labyrinthe construit par divers ouvrages historiques contradictoires et de multiples témoignages dont ceux recueillis par André Soucarat en cinq films qui alimentèrent la polémique au début des années 2000. 

Justement, c’est cela qui, loin de le décourager, le stimule. Car il a beau se décrire en « aventurier du dimanche », jouer le grand dadais tombé de la dernière pluie, pas fichu de s’orienter sur les sentiers de montagne, il a beau rêvasser en écoutant de la musique - Pascal Comelade notamment - « sans débander des esgourdes », nous attendrir avec une Mona « aux yeux bleus en demi-lune », attraper des mouches tout en téléphonant, Sébastien, avec son « air de perpétuel ahuri », trouve sa voie.

« Je ne courais pas après la vérité, écrit-il, mais après les mémoires historiques ». Le pluriel s’impose à lui et fait écho aux mots de Churchill que cite l’éditeur Ramon Gual : « La vérité historique, c’est la somme des mensonges sur lesquels tout le monde s’est mis d’accord ». Pour Valmanya, 75 après, on est loin de s’être mis d’accord sur la somme des mensonges. Après tant de rencontres avec le dernier survivant du maquis, la nièce de Panchot, ceux qui ne disent pas tout, ceux qui commémorent, ceux qui cherchent et ceux qui ont des certitudes, ceux qui accusent, ceux qui mentent, « porteurs de mémoire, lustreurs de mythe ou déboulonneurs de statuaire », Sébastien Navarro n’a pas résolu un mystère qui ne l’intéresse plus. « Je n’ai ni la prétention ni les moyens de trier le bon grain de l’ivresse mémorielle », écrit-il. Et plus loin : « Face au puits sans fond mémoriel, j’avais mesuré mon envergure. Je n’étais pas de taille ».

Peu importe, dès lors, si Julien Panchot a été blessé par l’un des siens et abandonné, peu importe si Valmanya n’est pas l’Oradour-sur-Glane du Roussillon, peu importe si le maquis Henri Barbusse n’a pas eu dans la lutte armée le rôle que lui donnent les communistes. Qui sommes-nous pour juger ? N’est-ce pas ce que pense Sébastien lorsqu’il se « demande comment comprendre la guerre depuis un temps de paix » ? L’essentiel pour lui est ailleurs. Non pas dans les « happenings commémoratifs »qu’il voit comme « une espèce de lessiveuse transformant les révoltes d’hier en messes molles d’aujourd’hui ». Il est dans le chemin qu’il a parcouru lui-même pendant cette quête peut-être donquichottesque mais si humaine et, à travers gens et lieux, sa rencontre à trois-quarts de siècle de distance, avec Julien Panchot.

Il lui parle, le tutoie, médite sur les traits en noir et blanc de son visage photographié à 20 et 40 ans, imagine ses derniers moments : « Ils t’ont traîné, injurié… tu peux partir maintenant, la tête haute, tu n’as rien dit…, Panchot l’irréductible, tu peux souffler enfin, lâcher l’affaire ». Il se recueille sur sa tombe à Canohès et lui demande pardon pour le dérangement : « Ils sont comme ça les humains, toujours à creuser, après ils s’étonnent de tomber sur un os ».

Drôle de livre, oui. Un livre qui en énervera plus d’un, en égratigne quelques-uns, qui mêle poésie, jeux de mots et vocabulaire polar, pratique l’autodérision, apporte enfin à cette histoire plombée par trop de sérieux une dimension inattendue : l’humour qui nous met tous, vivants et morts, à hauteur d’homme. Pas si naïf que ça, le bougre.

Bernard Revel

 

Le portrait de Sébastien Navarro est de Nicolas Caudeville. Il a été pris à la Cour du Baron à Perpignan.

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