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Publié par Bernard Revel

« Le chant du poulet sous vide » de Lucie Rico 

 

(Editions P.O.L., 270 pages, 18,90 €)

 

Née à Perpignan en 1988, Lucie Rico a travaillé dans l’édition et les nouveaux médias entre 2011 et 2015 avant de se consacrer à l’écriture littéraire et scénaristique. Elle a réalisé plusieurs documentaires en Argentine et à Taïwan, ainsi que deux fictions : « The Big Shake » et « Plein Noir ». Elle écrit son second roman « GPS », prépare un troisième film de fiction « Crocodile » et une mini-série, « Kraken » sur les angoisses du quotidien. 

 

Plus on avance en âge et plus s’allonge la mémoire - du moins tant qu’elle fonctionne. C’est aussi cela vieillir. Et nos souvenirs, même les plus lointains, sont une forme de présent cristallisé. Elle est toujours là, dans quelque connexion de mon cerveau, cette jeune Narbonnaise qui apparut un jour avec son premier roman, et dont le regard en noir et blanc, dans le repli de la jaquette, semblait me dire, moi qui rêvais d’écrire : « Alors, qu’est-ce que tu attends ? » C’était en 1969, j’avais vingt ans et j’aimais passionnément Le Goupil, son premier roman, édité par Julliard.

Simone Salgas, je n’ai jamais cessé de la suivre depuis, de loin d’abord, sous forme d’articles et de lettres ensuite, avant d’enfin la rencontrer, elle et son frère Gérard, poète et surtout grand passeur de littérature.

Lilou en 1999, trente ans après Le Goupil, m’a rendu encore plus proche d’elle. Ce court roman raconte l’histoire d’une fillette dont les parents se séparent pendant la guerre et qui, allant de l’un à l’autre, se sent à la fois aimée et rejetée, alors qu’elle rêve d’une impossible réconciliation. Lilou existe. Elle s’appelle Josette Salgas. Amie de jeunesse de Simone, elle deviendra, par la grâce d’un mariage, sa cousine. Il faut croire que la littérature coule comme un fleuve intranquille peut-être mais fertile dans cette famille puisque sa fille Carine se consacre à son tour à l’écriture et que ces jours-ci parait, sous la couverture gaufrée des prestigieuses éditions P.O.L., le premier roman de Lucie Rico. Lucie est la petite-fille de Josette-Lilou. Elle a juste un peu plus de trente ans, l’âge qu’avait Simone Salgas, lorsqu’elle écrivit Le Goupil.

Ah, que n’ai-je vingt ans pour m’enflammer en lisant Lucie comme m’enflamma jadis le roman de Simone ! Il faut dire que Le Goupil abordait un sujet très sensible à l’époque : la liaison amoureuse d’une prof avec l’un de ses élèves. J’avais l’âge de m’identifier à ce dernier. Difficile, en revanche, même si on est jeune, de s’identifier à un des poulets de Paule. L’amour que leur porte la jeune femme inclut l’action de tuer et d’en éprouver « un plaisir coupable ». Dès les premières pages, il faut accepter cette situation pour pouvoir aller plus loin. Tout le talent de Lucie Rico est de nous entrainer dans le cheminement de son héroïne, de nous convaincre que c’est dans l’ordre des choses puisque, après tout, il s’agit tout simplement d’aimer.

Paule hérite de la ferme et des poulets de sa mère qui, agonisante, lui a demandé de tuer Théodore le borgne. Ce qu’elle fera avant de partir définitivement. Incapable de prononcer quelques mots à l’enterrement de « la vieille », elle se rattrape en écrivant une petite biographie du poulet après lui avoir brisé le cou et ressenti « une réminiscence de l’enfance ». L’ayant vendu au marché, elle ne partira pas à la ville où l’attend Louis, son compagnon architecte, mais continuera, elle qui est végétarienne, d’élever les poulets, les nommer, vivre avec eux, les tuer, écrire leur biographie et les vendre. « Elle ne peut pas écrire sans tuer ». Il lui faut en passer par là. La serpette d’abord, le stylo ensuite. Grâce à l’écriture qui les raconte en une sorte d’hymne à leur vie, les poulets, une fois morts, restent eux-mêmes et non pas un quelconque morceau de viande. 

Nous voici donc invités à partager les destins fulgurants et subitement interrompus de Lacet (« C’était un poulet unique et supérieur, qui brillait par son intelligence et sa malice. Si son cœur s’est éteint, dans le nôtre il vit »), Gallus (« Aujourd’hui, chacun lui chante son amour à travers les nuages »), Gervaise (« Grande fluette, avec une jolie petite face ronde ; son infirmité était presque une grâce »), Lolita (« Tout au long de ses cent un jours, de ses cent deux nuits, Lolita vécut libre et heureuse, courant plus vite que les hommes, plus vite que la tramontane, comme pour échapper au sort »). 

Paule s’attache de plus en plus à ses poulets, elle fait la fête avec eux, invente des jeux, ensemble ils regardent des films. Certains d’entre eux deviennent des animaux de compagnie, elle lit dans leurs regards, ils l’écoutent, la comprennent. Sa rencontre avec Fernand va tout changer. Le « concept » de biographie plait beaucoup à cet homme venu de la ville. Le marketing va s’en mêler avec, très vite, un succès commercial qui fera naître des jalousies, provoquera des violences, et propulsera « Les poulets de Paule », marque déposée, dans une autre dimension. La jeune femme est bientôt dépassée par les événements. Elle qui croyait donner une identité à ses poulets, ne les reconnait plus dans l’anonymat du nombre. Aimer, tuer, écrire, le cycle n’a plus de sens quand seule la productivité compte.  

Alors, à sa façon héritée de sa mère, elle donnera, brutale, le coup de grâce. 

Lucie Rico met, sans longues phrases ni grands mots, un peu d’humour et beaucoup de fraicheur dans cette histoire étonnante, avec une légèreté naturelle qui désamorce la cruauté et la noirceur des situations.

La saga Salgas continue !

Bernard Revel

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