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Publié par Bernard Revel

Une œuvre littéraire immense née d’un très long confinement : tel fut le destin de Joë Bousquet. Cet homme, définitivement brisé par une blessure de guerre qui l’atteignit le 27 mai 1918, à l’âge de 21 ans, est resté jusqu’à sa mort, le 28 septembre 1950, cloué dans un lit ou dans un fauteuil. Dans sa chambre de la rue de Verdun à Carcassonne ou dans ses demeures d’été à Lapalme et à Villalier, il a trouvé sa deuxième vie dans l’écriture. Immobile, il a bâti avec des mots un univers illimité, il a vaincu l’espace par le langage et a fait venir à lui tout ce que l’époque comptait de grands esprits. 

Soixante-dix ans après sa mort, il a toujours sa place dans les tentatives les plus modernes de donner un sens nouveau à la littérature.

Mais si l’œuvre de Joë Bousquet garde son influence, elle reste, paradoxalement, méconnue. Peu de lecteurs prennent le risque de s’y plonger. Elle fait peur. On ne sait par quel bout la prendre. Car elle englobe tout : philosophie, poésie, roman, essai. Le moindre incident, le plus petit fait divers décrit par l’écrivain entraîne rapidement le lecteur dans une autre dimension où il n’est pas aisé de voir clairement et de comprendre. C’est pourquoi rares sont ceux qui vont au bout d’une démarche qui ne ressemble à rien d’autre, ne désigne aucun but et s’aventure, par l’alchimie des mots, dans les hauteurs de l’absolu.

Mais on peut entrer dans cet immense labyrinthe par quelques portes d’accès plus aisé : les recueils de lettres d’abord, et plus particulièrement celles qu’il écrivit à ses amoureuses. Et surtout un livre à part, dans lequel il se montre à la fois spirituel, drôle et mordant : « Le Médisant par bonté ».

De sa chambre, Joë Bousquet voit tout, sait tout. La ville vient à lui, nue ou masquée. Elle ne lui échappe pas. Ville de potins, de commérages, de jalousies, ville où le fat est un homme important, où trop souvent la frime paie. L’écrivain scrute, observe, son scalpel découpe, sa loupe fouille le moindre détail. Et l’acuité du style fait le reste.

Dans « Le Médisant par bonté », Carcassonne est devenue Carqueyrolles. Le nom change mais pas la ville entre toutes reconnaissable sous des phrases définitives qui n’ont pas le vernis trompeur des guides touristiques. « Il faut, à Carqueyrolles, monter sur le toit pour ne plus ignorer que l’on habite un trou », note Joë Bousquet. A la page suivante, il ajoute : « Il est inutile de faire le tour de la ville pour la voir. Ses quartiers se ressemblent comme les écailles d’un poisson ». Voilà pour le cadre, mais l’auteur s’intéresse surtout à ceux qui y vivent. « Dans cette ville bâtie en damier, toutes les rues mènent à l’endroit que l’on cherche. Pas besoin de se diriger, on a tout loisir de regarder les passants, toujours les mêmes, qui vont, eux aussi, à leurs affaires, par le premier chemin venu, libres comme des animaux dans un parc ».

Commence alors une étonnante galerie de portraits et de caractères qui n’a pas son équivalent depuis La Bruyère. Joë Bousquet porte à la perfection l’art de donner vie en deux ou trois phrases à un personnage, avec juste ce qu’il faut de précision, de lucidité et de cruauté. « Les Carqueyrollais savent ce qu’ils valent. Apprennent-ils qu’ils ne valaient rien, ils se consolent en pensant que du peu qu’ils sont on a longtemps attendu beaucoup mieux ».

Tous ces gens qui habitent à Carqueyrolles parce qu’ils « n’ont pas su la quitter », ne vivent que du regard des autres. Malplat, le vieux procureur aigri ; Mathieu, qui tient de ses riches parents « le privilège de n’être rien » ; le député Garaud, pour qui la politique est une profession ; le docteur Magrou, qui « méprise ceux qui ignorent son nom » ; Edgar, « silencieux comme une larme » ; Ambroise, qui « tutoie tout le monde » ; Delbourg, qui « du matin au soir, à tous les coins de rue, chasse la fille ». Voilà quelques échantillons, parmi des dizaines et des dizaines de traits, le dessus du panier d’une société que Joë Bousquet, qui n’invente rien, estime à sa juste valeur.

S’il y a cruauté et désir de faire rire de ses compatriotes, il y a aussi tendresse. « La raillerie est détestable quand elle n’est pas amoureuse », avoue l’auteur dans les dernières pages. « Et il ne faut pas écrire sur les habitants de Carqueyrolles si on n’a pas partagé leur espoir qui est le nom le plus léger de leurs peines ».

« Le Médisant par bonté » a été publié en 1945 par les éditions Gallimard. Il figure à présent dans la collection L’Imaginaire du même éditeur. 

Bernard Revel

 

 

 

Joë Bousquet photographié en 1944 par Gabriel Sarraute.

 

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