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Publié par Sylvie Coral

 

« Le pays des autres » de Leïla Slimani, Editions Gallimard – 366 pages – février 2020

 

Maroc, 1947. 

Les tout jeunes Amine et Mathilde Belhaj arrivent dans la région de Meknès. Ils se sont rencontrés puis mariés à Mulhouse, où le bel Amine, valeureux combattant engagé dans l’armée française, a conquis le cœur de cette jeune Alsacienne à la forte personnalité. Le projet d’Amine est de s’installer sur les quelques hectares arides que lui a légués Kadour, son père. Il veut concrétiser le rêve de ce dernier et faire de cette colline rocailleuse et des terres alentour un domaine agricole florissant, capable de nourrir sa famille et ses descendants.

Après un passage dans la médina, chez Mouilala, la mère d’Amine, le couple rejoint en charrette la masure rudimentaire qui sera le point de départ de tout.

Les rêves d’exotisme de Mathilde vont vite se heurter à une réalité bien plus prosaïque. Ce pays n’est pas le sien. Ses règles, ses coutumes lui sont étrangères. Mais Mathilde est une forte tête, qui ne rechigne pas à la tâche, se montre parfois maladroite ou décalée, essuie des échecs mais se relève chaque fois. Car c’est par amour qu’elle a épousé ce Marocain, travailleur inventif, intelligent, acharné et rigoureux, soucieux de sa famille mais ne badinant pas avec ses principes, jusqu’à franchir la ligne rouge. Deux enfants naissent de leur lien fort mais chaotique, Aïcha et Selim. Amine est et restera le mâle nécessaire de Mathilde, quoi qu’il lui en coûte et malgré les doutes qui l’assaillent parfois. Quant à lui, il devra faire avec le désir d’émancipation de sa femme, si contraire à son éducation. 

Mathilde va donc apprendre à composer avec le manque d’argent, l’environnement hostile et le fossé culturel de prime abord infranchissable. « Cette vie sublime, elle aurait voulu l’observer de loin, être invisible. Sa haute taille, sa blancheur, son statut d’étrangère la maintenaient à l’écart du cœur des choses, de ce silence qui fait qu’on se sait chez soi. »

L’histoire recouvre les dix années qui précèdent la fin du protectorat français et la proclamation, en 1956, de l’indépendance du Maroc, dénouement d’une période noire de tensions, de violences et de souffrances aveugles, infligées dans les deux camps. Tous les personnages de ce roman ont pour dénominateur commun une ambiguïté résultant d’une forme ou une autre de métissage, culturel, physique, intime ou bien social, soit parce qu’ils viennent d’ailleurs, soit parce qu’ils pensent depuis un ailleurs, soit parce qu’ils rêvent d’un ailleurs. Chacun tente de vivre et d’appréhender sa situation comme il le peut, avec les outils à sa disposition. 

Leïla Slimani introduit les personnages progressivement, d’une manière naturelle, avec le même soin, leur consacrant tout son intérêt et par là-même suscitant le nôtre qui ne faiblit jamais. Elle réussit le tour de force de dire les faits et les sentiments sans prendre parti, sans aucun jugement, laissant le champ vierge à notre réflexion. Les autres, c’est tout ceci à la fois : les paysans, les colons, les locaux, le sexe opposé, le corps des femmes, les conjoints, le pays qu’on a laissé derrière soi et qui, lui aussi, finit par devenir étranger.

Et puis, une des grandes qualités de ce roman est de nous entraîner, du début à la fin, dans une ivresse sensuelle de couleurs, d’odeurs et de saveurs sublimes typiques du Maroc. « Pendant le mois saint, Mouilala ne quitta plus la cuisine et Mathilde, gourmande et velléitaire, ne comprenait pas qu’on puisse se priver de nourriture et passer ses journées dans les effluves de tajines et de pain. Les femmes, de l’aube jusqu’à la tombée de la nuit, roulaient des pâtes d’amandes, trempaient des gâteaux frits dans le miel. »

« Le pays des autres » est le premier volume d’une trilogie dont, désormais, on espère ardemment la suite. Il est d’ailleurs permis d’imaginer que la petite Aïcha y occupera une place grandissante.

C’est un très grand roman, dense et sans faiblesse, empathique, documenté, rédigé dans une belle écriture classique et très travaillée. 

Sylvie Coral

 

 

Leïla Slimani, née en 1981 à Meknès, est une journaliste et femme de lettres franco-marocaine. De grand-mère maternelle alsacienne et de père marocain, elle a puisé à la source de sa généalogie personnelle pour écrire ce roman.

Ses œuvres principales sont « Dans le jardin de l’ogre » (2014), « Chanson douce » (Prix Goncourt 2016).

Officier de l’Ordre des Arts et des Lettres depuis 2017, elle a été membre de la rédaction du magazine Jeune Afrique, auquel elle participe aujourd’hui en qualité de pigiste.

Leïla Slimani se consacre désormais pleinement à l’écriture littéraire. 

 

Portrait de Leïla Slimani :  © Eric Fougere - Corbis

 

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