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Publié par Vendanges littéraires

 

Une verticale d’Henri Lhéritier

 

 

Un colloque sur l’écrivain Pierre Benoit (1886-1962) eut lieu en décembre 2012 à l’Université de Paris-Ouest-Nanterre, à l’occasion du cinquantenaire de sa mort. Henri Lhéritier fut invité à y faire une conférence. Pourquoi Henri Lhéritier ? Il avait publié dans le blog qu’il tenait à l’époque une série de textes sur les romans de cet écrivain un peu oublié aujourd’hui mais qui fut très célèbre et très lu en son temps. Écrits avec sa verve habituelle, louant ou éreintant l’écrivain selon le roman, les textes d’Henri furent remarqués par l’association des Amis de Pierre Benoit.  D’où l’invitation. Dans son dernier roman « Les vêpres siciliennes », Henri Lhéritier, vigneron égaré parmi les distingués universitaires, narre d’une façon cocasse sa conférence. 

Le but d’Henri, dans son blog, était de faire une verticale (1) de Pierre Benoit, pour employer un langage oenologique. Sa « verticale » s’est arrêtée à huit romans. Nous la publierons au fil du temps. Car si l’œuvre de Pierre Benoit mérite d’être découverte par les nouvelles générations, il nous tient surtout à cœur de donner à lire ou relire Henri Lhéritier, décédé en 2016.

B. R.

 

 

« La Châtelaine du Liban » de Pierre Benoit

 

Pierre Benoit possède l’art de bien commencer ses romans, je le savais, il peut aussi les continuer et les finir de belle manière, dans mon esprit ce n’était pas si sûr. Avec La Châtelaine du Liban, il vient de me le prouver. En sera-t-il toujours ainsi ? 

Son parti pris un peu bébête de désigner les héroïnes de tous ses romans d’un prénom ayant A pour initiale, le prive toutefois de certains effets.

Il démarre La Châtelaine du Liban avec une Michelle, jeune fille de bonne famille promise à l’officier narrateur. On comprend aussitôt qu’avec un tel prénom, cette pauvre Michelle est cuite. Le roman ne tournera pas autour d’elle, dès qu’elle entre en scène, nous nous en désintéressons. Arrivera-t-elle seulement aux fiançailles ? Michelle est une héroïne alphabétiquement sacrifiée. Elle restera vierge et finira sans doute ses jours, sans avoir connu le grand frisson, dans quelque maison de campagne de la métropole, dame de compagnie ou vieille tante à peau de pomme un peu surie.

Le lecteur se tient à l’affût du A, il faut attendre la page 100, pour trouver la dame en A, et la page 107, pour apprendre qu’elle s’appelle Athelstane. Il pousse le bouchon un peu loin Pierre Benoit, à moins qu’il ne soit en manque de prénoms en A. Athelstane n’est pas une maladie de l’aorte, c’est, paraît-il, le prénom d’un personnage de Walter Scott dans Ivanhoé. Cette Athelstane est la comtesse Orlof, le nom d’un favori de Catherine II et d’un veau en sauce, elle aurait épousé son propre père, on n’en est pas sûr, ce que l’on sait, c’est que le comte Orlof (son mari donc, pas le veau) aurait été l’amant de la mère d’Athelstane, au moment de sa conception, de toute façon Orlof est mort depuis longtemps (pas le favori de la tsarine, on est en 1922, le père/époux d’Athelstane je veux dire, je me demande si je me fais bien comprendre), laissant une Athelstane, veuve, appétissante, agissante et mystérieuse comme beaucoup d’héroïnes de Benoit.

Le lieu : le Liban. Ce n’est pas une fausse piste, le Liban pouvait être en effet le nom d’un mas provençal ou d’un chalet savoyard ou d’une maison close. C’est le Liban donc, un Liban pas trop carte postale. Quelques clichés, comment y échapper, des cèdres en quantité raisonnable, une montagne à peine enneigée, la mer, la mer toujours recommencée, des commerçants orientaux libidineux, des officiers glorieux (on est au lendemain de la grande guerre), des arabes un peu traîtres, mais il ne faut pas se plaindre, il y a eu pire. 

Ces images que je juge convenues, quatre-vingts ans après la sortie du livre, ne serait-ce pas le temps écoulé qui en a fait des poncifs ? Plus qu’utilisateur de lieux communs, Pierre Benoit ne serait-il point créateur d’attributs romanesques que d’autres après lui, ont mercantilisé ? Je laisse cette question en instance. Chacun y trouvera son compte. Et puis que me prend-il d’affirmer, de juger, de condamner, qui suis-je ? Voilà, je me suis donné bonne conscience. 

Le milieu : l’armée française dans l’exercice des protectorats ayant contribué à donner à cette région la paix séculaire que l’on connaît. Les officiers n’ont rien d’autre à faire qu’un acte d’héroïsme par ci par là (l’héroïsme chez Pierre Benoit est de l’ordre de l’image sainte, j’ai toujours cette impression qu’une photo d’un jeune officier, cerclée de noir, mort pour la France, va glisser un jour d’un de ses livres, comme d’un missel), ces oisifs purs (le grand souci d’un officier en temps de paix est de faire croire qu’il travaille) passent leur temps dans des cercles chics à s’alcooliser à coups de cocktails explosifs, à fréquenter le tout Beyrouth en quête d’héritières fortunées, à vider leur bourse (à dépenser leur solde je veux dire, c’est du Pierre Benoit, pas du San Antonio) auprès d’anciennes vivandières du régiment recyclées en mères maquerelles.

L’histoire : on s’en fout un peu. Pierre Benoit est un bon artisan mécanicien, la carburation se fait bien, même si on ne pète pas des flammes.

Il y a des Druses, des Chiites, des Sunnites, des Maronites, il y manque quelques attentats pour qu’on ait l’illusion d’être de nos jours. 

De tout ce matériau Pierre Benoit compose un roman qui, disons-le, est un pur divertissement. La Châtelaine du Liban se lit avec plaisir, la plaine de la Bekaa, le Chouf, la montagne des Druses et ses petites routes de montagne que l’on parcourt dans une de ces Mercedes décapotables de l’entre-deux guerres, à la carrosserie rutilante, aux pneus à bande blanche, déjà prête pour un collectionneur, Kalaat-el-Tahar, (que Pierre Benoit, symboliste à outrance, traduit en Château de la pureté) le château d’Athelstane, l’élégance mystérieuse de celle-ci, les rebondissements de l’histoire, tout est conduit pour une fois avec vraisemblance, du coup c’est le lecteur qui peut se mettre à divaguer, j’en profite donc pour me laisser aller à une rêverie dans laquelle, assis langoureusement sur un divan, légèrement gris (pas le divan, moi), aux côtés d’une dangereuse espionne en robe fourreau lamée or et long porte-cigarettes, une flûte de champagne à la main, un tourne-disques à proximité jouant de vieux airs du music-hall des années 20, je suis en train de lui conter, la mettant en confiance pour mieux lui sauter dessus, les courses dans le désert, le fracas des armes en Mésopotamie, les méharis, les oasis et le sable chaud des légionnaires. 

Je suis bien.

Ce que je veux encore dire, une fois réveillé, et qui m’avait échappé jusqu’à maintenant (comme quoi il est bon de lire les œuvres complètes et dans l’ordre chronologique), c’est que Pierre Benoit est plus pince sans rire qu’il n’y paraît. Nous sortir une Athelstane, panachée d’Ivanhoé et d’un favori de Catherine II, il fallait le faire. À côté de lui les surréalistes paraissent chaussés de lourds sabots.

Ce fameux « cri plaintif des clous qu’on arrache » que j’avais relevé dans Le lac salé était sans doute une farce, je le comprends maintenant. Pierre Benoit, l’homme qui fait parler les clous, le Walter Scott du 51ème régiment des dragons.

Quand même certaines choses, si j’avais été romancier, j’aurais mieux aimé ne pas les avoir écrites : « Lorsque nous pleurons, vois-tu, c’est un peu toujours sur nous-même ». Cette phrase, on doit la retrouver, de par le monde, dans deux cent cinquante à trois cent mille romans.

Peu importe ! Quand je pense aux cinq ou six cents nouveaux romans qui sortent chaque année en France, en septembre, qui n’ont ni vices, ni vertus, qui ne passent pas Noël, qui finissent leur vie sous un marteau pilon, je regarde avec délectation mes trente à quarante Benoit que je n’ai pas encore lus, qui fourmillent de personnages et de paysages et qui, vieillissant avec moi dans leur couverture jaune mimosa de chez Albin Michel, 22, rue Huyghens, m’attendent, au garde à vous (repos) sur mes rayonnages.

65/100, Pierrot ! (2)

 

Henri Lhéritier

 

 

 

(Albin Michel, 1924. Multiples rééditions depuis. Trois adaptations cinématographiques.)

 

(1) La dégustation verticale consiste à comparer un même vin sur plusieurs années

(2) La verticale d'Henri Lhéritier avait pour titre : Notes de dégustation de millésimes littéraires enfouis (crus classés et déclassés).

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Commenter cet article

Chantal 23/05/2020 02:52

Je l'ai lu, ce roman...
Grâce à lui !
Et j'ai passé un très bon moment...
Ah ! Que de richesse quelquefois, dans les auteurs d'antan.
Romanesque à souhait.
Ca donne envie d'aller voir là-bas.
Sauf que tout a bien changé maintenant.
Merci pour cette offrande, Henri...
Enfin, je veux dire, Bernard !
Aussi.