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Publié par Bernard Revel

Il est des êtres qui sont des personnages au sens littéraire du terme. Le milieu où ils évoluent est une scène, c’est là qu’ils existent vraiment, qu’ils jouent le rôle de leur vie. On est toujours surpris de les rencontrer ailleurs. Oh, cela n’arrive que très rarement car j’imagine que trop de choses leur manquent hors de leur décor quotidien. Ainsi je vois Pierre-Henri de la Fabrègue, en son théâtre de Rombeau ouvert chaque jour que Dieu fait à un public avide d’assister à la pièce qui s’y joue depuis des années, toujours la même et pourtant toujours différente. C’est ainsi que je le connais, ni plus ni moins que les milliers de personnes dont les voix, les cris, les chants ont résonné tant de fois dans les vastes salles de l’ancienne cave transformée en restaurant. Clients, certes, mais surtout acteurs et spectateurs immergés dans une mise en scène réglée par le maître des lieux.

Jouant le rôle principal, présence constante mais discrète, Pierre-Henri s’amuse à ménager ses effets par des apparitions surprises d’une table à l’autre. Blanche silhouette accrochant la lumière des chandeliers, d’un ton à la fois bonhomme et précieux, il énonce alors, à la manière d’un poème, la kyrielle des plats proposés dont la description minutieuse et imagée suffit à vous mettre l’eau à la bouche. 

Les lauréats des Vendanges littéraires étaient séduits par le lieu. Ici, Michel Onfray en 2009, écoutant religieusement le « poème » des plats proposés par Pierre-Henri.

Les lauréats des Vendanges littéraires étaient séduits par le lieu. Ici, Michel Onfray en 2009, écoutant religieusement le « poème » des plats proposés par Pierre-Henri.

Chaque fois que j’ai assisté à cette scène qui ne manquait jamais de soulever les exclamations d’une tablée plongée dans l’embarras du choix, j’ai pensé au cuisinier-poète Ragueneau, qui, dans l’acte II de Cyrano de Bergerac, utilise pour parler à ses employés un langage poétique. « Vous avez mal placé la fente de ces miches / Au milieu la césure, entre les hémistiches ! » fait-il remarquer à l’apprenti qui a un peu raté ses petits pains. Et à un autre : « Et toi, sur cette broche interminable, toi, / Le modeste poulet et la dinde superbe, /Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe / Alternait les grands vers avec les plus petits, / Et fais tourner au feu des strophes de rôtis ! » 

Oui, il y avait un peu de Ragueneau chez Pierre-Henri de la Fabrègue. Certes, il ne s’exprimait pas en alexandrins ni ne cherchait à faire rimer à tout prix « escalivade » avec « parillade ». Mais une pincée de lyrisme dans sa voix, une touche de gourmandise dans ses mots suffisaient à créer une sorte de poésie à laquelle furent sensibles bien des écrivains que nous accompagnions lors des Vendanges littéraires de Rivesaltes. Taquinait-il la muse comme Ragueneau ? Soupirait-il lui aussi, au moment du « coup de feu » : « Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau ! / L’heure du luth viendra, c’est l’heure du fourneau ! » Ou s’exclamait-il devant le gril : « Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants / N’aillent pas se rougir au feu de ces sarments » ?

Il ne faut pas trop se fier aux apparences. Pierre-Henri avait les pieds sur terre. Il menait son domaine - le restaurant et l’exploitation viticole - en chef d’entreprise avisé et imaginatif. D’où sa réussite exceptionnelle. Ragueneau rêvait trop. Ses rêves, Pierre-Henri les avait réalisés. Ils étaient devenus sa vie. Dans son temple hédoniste, où se succédaient mariages, fêtes et séminaires par centaines, le plaisir était le plat du jour même s’il ne figurait pas au menu. Lui, il travaillait. Il orchestrait, supervisait, veillait à la bonne marche de son monde. Fidèle au poste, il ne comptait ni les jours ni les heures, et ne se souciait ni de la fatigue ni de la maladie qui, pourtant, avait frappé ces dernières années. Il tenait le coup. Sans doute parce qu’il trouvait sa force et sa récompense dans la joie des autres.

Seule la mort pouvait lui faire quitter la scène. On ne le reverra plus à son « bureau », la table n° 9 située à l’entrée, où il recevait clients et amis. Il ne se faufilera plus d’une table à l’autre dans l’immense salle des chais qui a été le décor de ses obsèques. Il faudra se faire à son absence. 

Pierre-Henri de la Fabrègue en octobre 2016, lors de l’hommage des Vendanges littéraires à Henri Lhéritier. (Photo Jean-Christophe Carle)

Pierre-Henri de la Fabrègue en octobre 2016, lors de l’hommage des Vendanges littéraires à Henri Lhéritier. (Photo Jean-Christophe Carle)

Il s’en va quatre ans après un autre personnage de Rivesaltes, vigneron lui aussi, mais qui avait trouvé sa véritable voie dans l’écriture : Henri Lhéritier. Ils se connaissaient depuis toujours, s’appréciaient. Ils avaient tous deux le goût des belles et bonnes choses. J’aimais les écouter, la verve de l’un rivalisant avec l’humour pince-sans-rire de l’autre. La seule fois où j’ai vu Pierre-Henri hors de son restaurant, c’était pour l’hommage que nous avions rendu à Henri Lhéritier sous le platane des Vendanges littéraires. C’était un dimanche. Assis dans le public, il ne s’était pas éternisé. Son domaine l’attendait.      

Peut-on imaginer Rombeau sans lui ? Sans doute. Mais il n’a pas fini de le hanter. Il y aura toujours un slogan catalan sur les murs, une chanson de Jordi Barre, un verre de muscat sec, un coin de salle qui nous feront penser à lui. Comme il perpétue le souvenir de la cave qu’il fut, le restaurant perpétuera, tant qu’il existera et nous aussi, le souvenir de Pierre-Henri de la Fabrègue, l’esprit du lieu.

Bernard Revel

 

 

Pierre-Henri de la Fabrègue, patron du domaine de Rombeau à Rivesaltes, est décédé le samedi 13 juin. Lieu incontournable du pays catalan, le restaurant qu’il avait créé, célébrait en début d’année son trentième anniversaire sans avoir jamais fermé un seul jour. Le confinement avait donné un coup d’arrêt à ce bel élan. Quelques jours après sa réouverture, Pierre-Henri s’en est allé. Il avait 68 ans. Nous perdons un ami fidèle dont la table incomparable dans un cadre authentique s’accordait parfaitement à l’esprit des Vendanges littéraires. 

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