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Publié par Bernard Revel

L’écrivain Jean Rouaud recevra les 3 et 4 octobre à Rivesaltes le prix des Vendanges littéraires 2020 pour son livre « L’avenir des simples » (éditions Grasset).

Nous vivons dans un monde d’alertes : alerte météo, alerte incendie, alerte enlèvement, alerte coronavirus. Elles sont si fréquentes, les alertes, qu’elles ne nous alertent plus. C’est la vieille histoire de celui qui criait au loup. Les fausses alertes finissent par occulter les vraies. Pourtant le loup rôde toujours. Un loup qui n’est plus, aujourd’hui, l’animal sauvage qu’on essaye d’introduire dans des montagnes peuplées de moutons mais, plus que jamais, l’homme.
 

Jean Rouaud l’écrit et le crie dans un livre au titre poétique qui, il ne faut pas s’y tromper, est un implacable réquisitoire contre tous ceux - c’est-à-dire nous - qui sont en train de détruire la vie sur la planète. Nous savons bien sûr tout cela : le réchauffement climatique, les pollutions, la déforestation, les océans transformés en cimetières marins, la disparition des espèces et j’en passe. Mais avouons que nous nous mobilisons davantage pour un mondial de football que pour ces catastrophes annoncées. Seulement, le Covid19 est passé par là. Et la question du « monde d’après » se pose. Avant qu’elle ne soit oubliée une fois la pandémie vaincue et que l’ordre économique ne reprenne le dessus, c’est le moment de lire ce pamphlet qui tombe à pic lancé comme un pavé par un Jean Rouaud dont la virulence, qu’on ne soupçonnait pas, est à la hauteur de la situation. Il accuse avec l’indignation d’un Zola, et, mu par une colère clairvoyante et argumentée, passe en revue, en un véritable catalogue des horreurs, tout ce qui fait que nous en sommes arrivés là.
Et c’est une véritable mise en pièces des idées reçues. Celle du sage qui montre la lune, par exemple. L’idiot est-il vraiment celui qui regarde le doigt ? Qui sont-ils ces sages qui, au nom de la raison nous indiquent la voie à suivre ? C’est eux qu’il faut regarder et surveiller. Jean Rouaud cite en vrac le pouvoir, la justice, la finance, la science, les experts, tous ceux qui, selon lui, roulent pour les « multi-monstres », qu’ils s’appellent Monsanto, Bayer, Total, Sanofi, Amazon et compagnie, sans oublier des syndicats comme la FNSEA. « Nous sommes entourés, assène-t-il, de ces doigts dressés des confucéens de la modernité néolibérale ». Lesquels ne s’embarrassent pas de scrupules : « Science et raison sont devenues les armes létales du pouvoir », écrit-il dans la foulée, dénonçant ces scientifiques qui inventent les armes les plus sophistiquées pour tuer. La maladie même doit être rentable pour intéresser les grands laboratoires qui délaissent les chercheurs travaillant sur les maladies orphelines.
Car le maître-mot, la cause de nos maux, est la consommation dont nous sommes les victimes consentantes. Boris Vian la dénonçait déjà en chantant « la Complainte du progrès » au milieu du siècle dernier. Depuis, cela n’a fait qu’empirer. Le culte du pouvoir d’achat, l’endettement nous entrainent vers « une obésité mondialisée » tout en faisant le jeu d’une économie de marché qui prospère au nom du Progrès, lequel n’est rien d’autre, selon Rouaud, qu’une « formidable machine à délocaliser la misère et l’exploitation ».
Allons-nous longtemps encore continuer dans cette voie ? Pour lui, aucun changement n’est possible par les élections (les « Délections », écrit-il) : « Toute cette énergie canalisée qui condamne immanquablement à ravaler son chagrin de n’être jamais entendu, à se réunir sur des ronds-points tout un hiver pour tenter maladroitement de manifester une existence habituée à la résignation et au silence ». Et d’asséner : « Le grand cirque démocratique est un placebo. A la fin, c’est toujours l’argent qui gagne ».

Le changement commence par soi-même, estime-t-il, et en premier lieu par une remise en question de nos habitudes alimentaires. « Dégueulasserie n’est pas un mot usurpé quand on détaille les ingrédients d’un plat préparé ».
On se nourrit mal, on se rend malades, et nos appétits ne sont jamais assouvis sur cette planète déjà surpeuplée. Car nous ne sommes pas sept milliards à l’habiter mais près de quatre-vingts milliards si on ajoute l’énorme quantité de « viande à quatre pattes ». « A moins qu’on ne nous démontre que les animaux d’élevage ne respirent pas, ne se nourrissent pas, ne défèquent pas ». Contre Descartes qui rabaissait les animaux au rang de machines, Jean Rouaud les considère comme des « êtres sensibles » soumis à des conditions horribles dans des « usines à viande » où, nourris de plantes transgéniques, ils deviennent des « bombes chimiques ». Comment acceptons-nous cela, nous qui nous émerveillons devant nos animaux de compagnie ? Jean Rouaud n’y va pas par quatre chemins : « Manger de la viande implique de massacrer des êtres ». Rien ne sert de dénoncer cela « si on n’a pas soi-même renoncé à la consommation de viande ». Et il enfonce le clou : « Tout écologiste aujourd’hui se doit de se poser la question de son alimentation carnée ».
 

Comme beaucoup d’autres, Jean Rouaud a donc choisi de commencer par « une révolution assise, silencieuse dans nos assiettes ». Partisan d’un retour à la nature et au jardin des simples, il prend pour exemple la vie d’une grande dame du pays catalan : notre Adrienne Cazeilles qui dans son livre « Voyage autour de mon jardin » (primé aux Vendanges littéraires 2012) fait l’éloge d’un « jardin pour se nourrir, un jardin du rien à jeter, du tout à recycler. Le jardin du tout à partager, le jardin du cœur ». Et, face à l’agriculture industrielle qui empoisonne et épuise les sols, véritable « Tchernobyl agricole », il salue le courage, la ténacité et la foi de « ceux qui franchissent le pas vers une agriculture saine. Ils ont contre eux la FNSEA ».
Le salut, selon lui, passe par l’agro-écologie, non pas à l’échelle d’un État mais dans le cadre géographique d’une commune (une municipalité). Dans les dernières pages soudain très apaisées, Jean Rouaud nous invite à réapprendre « l’attente et la patience dont les portables ont signé la fin ». Il rêve que « se crée un mouvement des objecteurs de conscience civils ». Son livre salutaire devient alors un hymne poétique à un mi-temps conquis sur le temps de travail, « un temps à tout faire. A faire d’abord ce qu’on en voudra ».
« Nous livrons, dit-il, la dernière des batailles avant l’effondrement ».

Bernard Revel

Le portrait de Jean Rouaud est signé JF Paga (D.R.)

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