Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Bernard Revel

Il m’arrive de plus en plus souvent de me réveiller vers trois ou quatre heures du matin. En attendant que le sommeil revienne, mes pensées vagabondent. Je redoute ces moments car, en général, mes tranches de nuits blanches attirent surtout des idées noires qui tournent autour de ce constat : la vie est un combat perdu d’avance.
Le jour, j’ai la faculté - un défaut, disent certains - de distinguer, dans la masse des mauvais, le bon côté des choses, même s’il est invisible à l’œil nu. Et le soir, comme la mère fermant le livre du devoir, je m’endors très vite, satisfait sans doute d’avoir été un bon élève de la vie. Mes proches ont souvent envié mon « sommeil de bébé ».
 

Mais tout a changé depuis quelque temps. La nuit se venge d’avoir été si longtemps oubliée. Elle m’ouvre les yeux sur les recoins reculés de mon cerveau, où, le jour, je ne m’aventure pas. A trois heures du matin, il n’y en a que pour eux. Tout ce qui me donnait la conviction d’avoir passé une journée plutôt bonne s’efface pour que se déroule, tel un film sautant soudain de la couleur au noir et blanc, la même chose mais en négatif.
Des déconvenues, on en a souvent. Je ne dirai pas qu’elles me sont indifférentes. Même si j’en souffre moins que dans ma jeunesse, elles m’affectent. Mais l’âge, qui nous rend parait-il philosophes, amortit le choc. Ainsi, j’en ai vécu deux, récemment, qui m’ont contrarié, sans plus. A côté des choses bien plus graves qui arrivent autour de nous, les deuils, les souffrances, le terrorisme, il n’y avait pas de quoi en faire un drame. J’ai accusé le coup. J’ai dit c’est dommage mais bon, c’est la vie, après tout, ce n’est que partie remise. Et l’affaire était réglée. Du moins le croyais-je. C’était compter sans les démons de la nuit.
Ces deux déconvenues concernent des événements qui ont été annulés à cause du Covid19 : les Vendanges littéraires de Rivesaltes et le spectacle musical « Tagada swing swing ». Dans l’un, je fais partie d’une équipe qui dialogue avec des écrivains, dans l’autre je fonds ma voix dans celle d’un chœur.

Que tout cela n’ait pas eu lieu n’a guère entravé la marche du monde ni bouleversé la vie des gens. La mienne non plus d’ailleurs. Excepté cette nuit-là, lorsque, sur les coups de trois heures qui retentirent au clocher du village, je me surpris, yeux ouverts sur la clarté lunaire et cerveau en ébullition, dans un état de détresse aux limites du supportable. Avais-je fait un cauchemar ? Venais-je de prendre conscience d’une perte irréparable ? Appréhendais-je un malheur imminent ?
Non, je ruminais tout simplement ma déception. Je me voyais et me complaisais en artiste maudit frappé par une double interdiction. Je me remémorais tout le travail que nous avions accompli, nos satisfactions mais aussi nos doutes et désaccords, le temps que cela avait pris de construire pierre après pierre quelque chose qui tienne debout, le plaisir et le trac grandissant à mesure que les dates approchaient. Je nous voyais déjà en scène, savourant l’apothéose promise d’une belle aventure. Et puis, plus rien. Le noir. Tout ça pour ça. Mes pensées me ramenaient auprès des autres acteurs de ces événements. Leurs visages figés semblaient indifférents. Face à ces statues, je m’agitais, implorais, criais en silence. Je me sentais incompris, rejeté et, soudain découragé, je me suis dit à quoi bon. C’est alors que j’ai décidé de tout laisser tomber. C’était très clair en moi. Mon choix était irrévocable. Curieusement, il m’a apaisé. Et je me suis endormi.
Le lendemain, il était beaucoup moins irrévocable. Les mêmes visages tournaient dans ma tête mais cette fois leur présence m’était chaleureuse, comme si un lien nous unissait, celui qui nait de la création et du partage, et qu’au lieu de le couper quand un obstacle se présente, il devait nous donner la force de faire front ensemble. Oui, ne pas gâcher cela. Continuer l’aventure.
Je redoutais la nuit suivante. Allais-je passer le cap des noires pensées ? Me réveillant vers trois heures du matin, au lieu de leur ouvrir la porte, j’ai saisi mon livre de chevet et j’ai plongé dans une histoire pleine de bruit et de fureur traversée par un garçon muet. Cela m’a fait un bien fou. Mes petits soucis s’étaient envolés. Un sommeil sans conseil m’a englouti.
Ma décision avait vaincu la nuit.

Bernard Revel

Illustrations : 

1. Le platane des Vendanges littéraires.
2. Dessin extrait de "Hulul", album de Arnold Lobel (L'école des loisirs). 
3. Le groupe vocal Y a d'la voix répétant "Tagada Swing Swing".

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article