Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Bernard Revel

Le premier confinement, je l’avais vécu comme une expérience intéressante. Il avait un petit parfum d’aventure singulière et exotique dans un lieu clos que je connaissais bien mais que l’habitude avait rendu invisible. Ne pouvant presque plus aller ailleurs où était censée palpiter la vie, je le redécouvrais. Et c’était agréable. Dehors, le danger rôdait. Il n’était guère terrifiant, certes. Nous étions plutôt épargnés dans le coin, pas plus d’hospitalisations et de morts que pour une grippe ordinaire. Il suffisait d’éteindre radios et télés pour se sentir à l’abri du fléau qui semblait frapper la terre entière. Rester chez soi quand on n’est pas contraint à la promiscuité et à l’exiguïté, n’est pas la pire chose qui puisse arriver. Et puis, je sortais parfois, attestation en poche, dans les rues du quartier où je ne rencontrais personne et régnait un silence d’avant l’automobile. Revoir de vieux films, explorer ma bibliothèque à la recherche de livres oubliés, écrire des pensées qui s’envolent en temps ordinaires, trier, classer des archives si longtemps accumulées, goûter le plaisir de la redécouverte, je m’adonnais à ces activités avec entrain, heureux que le confinement m’apporte une occasion inespérée de dépoussiérer ma vie. Car après, tout serait différent. On nous le promettait en haut lieu. Nous prendrions un nouveau départ. Alors, nous nous préparions à cette renaissance. En attendant, mes cheveux poussaient, retrouvant peu à peu les ondulations que je cultivais dans les années soixante-dix. Cela m’amusait. Un matin, je rasai ma moustache, comme si par ce geste, je voulais du passé faire table rase.
Le passé jamais ne s’efface, pas plus que l’avenir ne s’improvise. Le déconfinement n’a pas été la libération espérée mais une vie masquée, soumise aux gestes barrières et à la distanciation sociale. Après l’assignation à domicile, bienvenue dans la liberté surveillée. Car le virus rôdait toujours. Il a survécu à l’été pour mieux nous submerger d’une deuxième vague qui donne raison aux Cassandre et cloue le bec aux sceptiques nonchalants dont j’étais.

Nous revoilà donc confinés. Mais le cœur n’y est plus. Si ce que nous vivions comme une exception se reproduit et doit se reproduire encore, on peut se poser des questions sur l’avenir qui nous guette, le fameux « monde d’après ». Mais sans aller aussi loin qu’un illusoire changement de vie, ce sont nos proches lendemains qui nous préoccupent désormais. Impossible de faire des projets, d’organiser un voyage, de savoir comment nous fêterons Noël, quand nous reviendrons au théâtre, retrouverons nos parents et amis lointains. Les Vendanges littéraires reportées en octobre pourront-elles être « dégustées » en mai ?
Désormais, nous avançons à tâtons dans le flou. Ce qui était excitant au mois de mars devient pesant en novembre. Nous remarchons dans nos pas comme si nous étions condamnés à tourner en rond. Le cercle est vicieux et nous ne savons pas comment en sortir. On nous parle d’un vaccin « plein de promesses ». Mais cela ne met pas fin à une inquiétude qui semble générale. Car tout le monde râle : les commerçants, les artistes, les agriculteurs, les enseignants, les soignants, et, pris dans ce tourbillon de morosité, nous râlons aussi, vous et moi. Au point que nous en oublions le virus pour faire une fixation sur ce dont il nous prive.
Pour couronner le tout, les charlatans de tout poil répandent les théories complotistes les plus abracadabrantesques : le virus n’existe pas ou bien il est inoffensif ou encore fabriqué en laboratoire ou enfin il est destiné à détruire 90% de la population. Quant au futur vaccin, il contiendra une puce qui nous soumettra à une dictature mondiale. Derrière ces funestes conspirations qui nous veulent du mal, il y aurait Big Pharma (les grands laboratoires pharmaceutiques), Bill Gates, la Chine, des « puissants » qui ne sont pas nommés, que sais-je. On a l’embarras du choix. Bien sûr, cela ne tient pas debout. Mais le désarroi est si grand chez certains qu’ils y croient. C’est si rassurant d’avoir une explication sur ce qui nous dépasse, fût-elle donnée par des hurluberlus.
Tout cela - des atteintes bien réelles à nos libertés individuelles jusqu’aux fictions à la George Orwell fleurissant dans les réseaux sociaux – s’ajoute à l’incertitude et à la confusion ambiante pour créer le climat délétère dans lequel nous sommes plongés.
J’essaie de réagir. De voir les choses autrement. Il m’a fallu pour cela entendre les mots du professeur Robert Marty me rappelant récemment qu’il y a pire que mon propre mal-être et l’arrêt de mes conditions de vie habituelles : « C’est l’arrêt de la vie tout court, couché sur le ventre, dans le coma, avec des tuyaux partout, sans avoir revu les siens ». Merci professeur. 

Bernard Revel

 Illustrations :

 - dessin de Diego Aranega paru dans Le Canard Enchaîné.

- dessin de Plantu paru dans Le Monde du 24 novembre.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article