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Publié par Bernard Revel

En 1924, avec deux livres, « Sur le fleuve Amour » et « Choléra », l’Audois Joseph Delteil a déjà conquis Paris. Juste avant « Jeanne d’Arc » qui obtiendra le prix Femina, il publie « Les Cinq sens », roman dont il situe l’action dans un avenir proche (1925). Exclu plus tard du volume des « Œuvres complètes » mais sorti de l’oubli en 1983 avec « Il était une fois Napoléon » par les éditions Denoël-Collot, ce livre résonne étrangement en nous en ces temps de pandémie.
Il fait en effet le récit d’une catastrophe planétaire provoquée par la peste. Mais plus qu’un virus, la maladie n’a-t-elle pas une autre cause que suggère l’auteur dans les premières pages ? « Dieu me préserve, écrit-il, de laisser inculte aucune des cinq fleurs qu’il a mises dans mon cœur ! » Et de les citer avec des majuscules : Le Toucher, la Vue, l’Ouïe, l’Odorat, le Goût.
 

L’histoire est effroyable. Elle brasse l’humanité entière, peuple par peuple, décrit un exode jamais vu partant de tous les bouts du monde possibles en direction des pôles Nord et Sud où serait le salut. La contagion abolit les interdits, l’homme devient féroce, un loup pour l’homme, indifférent aux souffrances et à la mort des autres. Sous la plume d’un Céline dont le « Voyage au bout de la nuit » paraitra quelques années plus tard, ce serait une descente aux enfers. Mais Delteil réussit le prodige de décrire avec légèreté les choses les plus terribles. La poésie et la truculence en plus.
Au risque d’en faire trop et d’être accusé, aujourd’hui où la caricature et la transgression font débat, de racisme. Même les scènes d’horreur ne peuvent dissimuler le rire de Delteil qui prend un malin plaisir à choquer en jouant avec les mots sans se soucier des convenances : « Une pucelle papouane cherchait ses puces aux environs du prépuce…Toutes les heures, un négrillon passé au ripolin vient s’enquérir de la santé des coccobacilles ». Ou, ce qui lui vaut un siècle plus tard d’être qualifié d’antisémite par certains gardiens de la morale, quelques descriptions comme celle-ci : « Ce juif sentimental, au milieu de ses microbes, se prit à rêver. Il était né à Vienne (Autriche), de père youpin mais de mère américaine. Les deux sangs judaïque et yankee s’accordaient dans ses veines comme dans la société moderne. Il devait à leur mélange les traits de sa figure et le sens des affaires. »
Le style Delteil c’est une débauche de mots mis en forme dans l’ordre - ou le désordre ? – le plus inattendu. Chaque phrase est une surprise. Ça vit, ça crie, ça grince, ça vibre, ça saigne, ça pleure, ça pisse. « Un roman n’est pas un squelette ; il y faut un nez, un ventre, un sexe voire… Un roman est un homme, quoi !... ou une femme… », fait dire Delteil à Stendhal. Et plus loin, un de ses personnages, Gaspard, lisant justement « un livre de Joseph Delteil », voilà la description qui nous en est donnée : « C’est un livre écrit à la craie, d’une main de chair. Peu à peu Gaspard enfonce dans le fouillis des lignes. Les images l’abrutissent à coups de poings. Un vertige géographique l’envahit. L’odeur de la terre lui monte à la cervelle ».
Sans aller jusqu’à ressentir ces symptômes, le lecteur d’aujourd’hui ne peut qu’être étourdi par un tel tourbillon de mots. Ils le submergent et l’emportent dans une folle farandole. Car il y a folie là-dedans. Folie d’un monde qui court à sa perte parce que l’intelligence ou la barbarie finissent par détruire les cinq sens de l’homme; folie des peuples qui s’entretuent au nom de la vie; folie de l’amour qui engendre la haine, la trahison, le meurtre; folie qui trouve sa plus haute expression dans la sainteté donnée à une femme, nouvelle Jeanne d’Arc.

Éléonore, gardienne d’oies de Castelnaudary devenue directrice de l’Institut Pasteur et « maîtresse » du monde, sauvera l’humanité ou ce qu’il en reste. Elle en mourra, sera déifiée et son assassin méticuleusement supplicié par arrachement brutal de ses cinq sens. En attendant la prochaine alerte, celle que provoquerait par exemple, près d’un siècle plus tard, un certain coronavirus dont les symptômes, entre autres, sont la perte du goût et de l’odorat !
Delteil n’était pas Orwell ni Camus. Mais il avait compris, à sa façon, où menait l’ordre d’un monde qui sortait d’une guerre pour plonger dans une autre. Son départ de Paris pour une vie proche de la nature à la Tuilerie de Massane, fut son retour aux cinq sens. Il marquait sa rupture avec une civilisation vouée à sa propre destruction par le nucléaire qu’il dénonça encore à la veille de sa mort, et par les catastrophes écologiques qui nous menacent de plus en plus.
Il abandonnait la civilisation aux rats, qui, dans ce petit chef-d’œuvre de dérision, de fraicheur et de cadavres, envahissent les bibliothèques et, en quelques mois, « bouffent trente siècles d’intelligence ».

Bernard Revel

« Les Cinq Sens », éditions Bernard Grasset 1924, réédité en 1983 par Denoël/Collot et en 1998 par Collot/Le temps qu’il fait.

 

Illustration : Joseph Delteil dans les années vingt, par Robert Delaunay.

 

Vous trouverez dans ce blog d'autres articles sur Joseph Delteil :

- Sur le fleuve Delteil

- Joseph Delteil état des lieux

- La Deltheillerie après Delteil 

 

 

 

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