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Publié par Bernard Revel

« Nous étions trois » d’Hélène Legrais

Éditions Calmann-Lévy, 372 pages, 19,90 euros.

Elle n’en finit pas, la longue marche des femmes dont Françoise Giroud fixait, en son temps, le cap : « La femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente ». Imagine-t-on un Trump au féminin ? Au dix-neuvième siècle, il fallut qu’elles signent George Sand ou George Eliot pour pouvoir publier leurs livres. Colette à ses débuts prit pour pseudonyme le surnom de son mari. L’artiste peintre Berthe Morisot resta dans l’ombre de Manet et Camille Claudel fut écrasée par Rodin. Le vingtième siècle les « émancipa » en leur donnant le droit de vote, celui d’ouvrir un compte en banque, l’accès à la contraception, l’IVG, etc. Mais le monde macho, s’il fait des concessions, est loin d’avoir abdiqué.
Certes, de fortes personnalités s’imposèrent comme l’exploratrice Alexandra David-Néel, première femme occidentale à entrer dans Lhassa en 1924, la correspondante de guerre américaine Martha Gellhorm, seule femme à participer au débarquement en Normandie ou la Roussillonnaise Titaÿna, de son vrai nom Élisabeth Sauvy, pionnière du grand reportage et de l’aviation.
Des femmes d’exception, il y en eut toujours. Mais elles ne sont guère représentatives de la condition féminine qui, malgré les voix de plus en plus fortes dénonçant les inégalités, les harcèlements et les violences sexuelles, reste aujourd’hui encore sous domination masculine. Dans la vie de tous les jours, chaque avancée fut et reste pour les femmes, un combat. Que de bastions à conquérir dans les entreprises ! Pour être admises à leur juste place de compétence et de talent, les portes s’ouvraient rarement. Il fallait les enfoncer.
 

Ce combat, Hélène Legrais l’a mené en première ligne sur le terrain de bataille du sport à la radio. Après une belle œuvre romanesque mêlant petite et grande histoire dans les décors de son pays catalan natal et d’autres régions, elle construit son vingtième livre avec ses propres souvenirs. Bien que largement autobiographique, « Nous étions trois » est un roman. Mais chaque personnage, et en premier lieu Élise la catalane, sous les traits de qui Hélène est parfaitement reconnaissable, est inspiré de tous ceux qui l’ont côtoyée à la radio et dans le milieu sportif au milieu des années quatre-vingts. A cette époque-là - les années Mitterrand - lorsque Élise, Clémence et Noële débarquent comme stagiaires à France 1, elles ne se doutent pas qu’elles vont devenir « pionnières sans l’avoir cherché ». Elles sont, en effet, les premières femmes à intégrer la rédaction sportive d’une radio nationale. Accueillies à bras ouvert par le chef de service Simon Dulac (Pierre Loctin dans la réalité), elles comprennent vite qu’elles ne sont pas les bienvenues pour tout le monde. « Regards perplexes, voire un peu méprisants », allusions, ricanements, commentaires condescendants, appelées « cailles », « perdreaux », elles se forgent face au rejet macho qui les englobe sous le terme de « poulailler », une volonté et une résistance qui va les unir comme des mousquetaires pour « se frayer un chemin dans cette jungle virile et hostile ». Rien ne les arrêtera, ni la drague grossière, ni l’exhibitionnisme d’un collègue, ni les ragots colportés sur elles, ni les doutes sur leurs compétences. « Comme si posséder un pénis donnait la science infuse en matière de football », s’emporte Clémence. Bien sûr, elles ont des moments de découragement et songent, quand trop c’est trop, à renoncer. Mais leur solidarité de jeunes battantes leur donne la force de surmonter, ensemble, les crises.
Car elles aiment par-dessus tout ce métier dans lequel elles excellent et qui leur donne tant de joies. Même s’il est une entrave à l’épanouissement de leur vie sentimentale minée par la jalousie que provoque notamment leur présence, après match, dans les vestiaires des joueurs. « Et vous faites comment dans les vestiaires ? Ce doit être chaud ! » fantasme le nouvel ami d’Élise. « Comment je fais ? répond-elle, agacée que cette question revienne toujours sur le tapis. « Mais je me fous à poil et en avant la partouze, ils me passent tous dessus ! »
 

Les « Dulac Girls » ne laisseront pas le dernier mot à tous ceux qui pensent que le commentaire sportif est « une affaire de mecs » et que les femmes doivent « retourner à leur tricot ». D’abord, parce que d’autres collègues masculins, d’autres sportifs les admirent et les soutiennent. « Vous allez moderniser le reportage sportif », confie un champion à Élise. Ensuite, parce qu’elles font naître des vocations chez des jeunes filles. Enfin, parce que rien ne peut ternir le bonheur que ressent Élise à couvrir le Tour de France 1987, ou celui de Clémence lorsqu’elle monte l’escalier menant à la tribune de presse du Parc des Princes.

Bernard Revel

Née à Perpignan en 1961, Hélène Legrais a débuté dans le journalisme sportif par un stage au journal L’Indépendant avant de faire carrière à France Inter et à Europe 1. Revenue dans les Pyrénées-Orientales où elle fut chroniqueuse à France Bleu Roussillon, elle se consacre à l’écriture, publiant une vingtaine de romans dont « La Damoiselle d’Aguilar » (1996), « La Transbordeuse d’oranges » (2005), « Les enfants d’Elisabeth » (Prix des Vendanges littéraires 2007), « Les Héros perdus de Gabrielle » (Prix Méditerranée Roussillon 2012), mettant la plupart du temps en relief des destins de femmes.

Illustrations :

- Hélène Legrais en direct du championnat d’Europe de basket à Rome en 1991.

- Les « trois mousquetaires » de France Inter et leur chef de service Pierre Loctin tels qu’ils furent présentés dans un magazine.

 


 

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