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Publié par Carole Vignaud

« Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs »

(Éditions Actes Sud, 400 pages, 22,50 €)

Foutredieu, quel conteur ! Mathias Enard nous déboussole avec bonheur en nous conviant à son banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs. Celui qui nous avait habitués à regarder vers l’Orient passe à l’Ouest. Un Ouest très province ; un territoire d’exploration inscrit dans quelques kilomètres carrés entre Niort et les premières haies vendéennes. Une descente de la Sèvre niortaise 15 ans après avoir remonté l’Orénoque. Ici pas d’éléphant mais un sanglier, pas de train en route pour Venise mais un vélomoteur, pas de femmes derrière des moucharabiehs mais des maraîchères aux ongles sombres de glaise ; mais toujours des batailles et des rois… Des batailles fantastiques où l’on croise aussi bien Alaric le wisigoth que des hordes de gilets jaunes soutenus par un Gargantua qui conchie (ou foutre, je ne sais plus vraiment) les forces de tous les désordres. Car si le lieu est bien défini, le temps fait ici des boucles affolantes avec des personnages pris dans une grande roue qui entraîne le lecteur à travers les siècles.
Tout commence pourtant de façon très conventionnelle avec la lecture du journal d’un doctorant en ethnologie qui a décroché une bourse du conseil général des Deux-Sèvres pour produire une thèse sur les ruraux d’aujourd’hui. Amateur de Tetris et de nombres premiers, flanqué d’une « fiancée » parisienne à qui il fait l’amour en ligne, le trentenaire découvre bien vite que tout se passe au café-pêche. Il explore avec bonheur son « terrain » guidé par monsieur le maire qui outre ses fonctions d’édile dirige l’entreprise de pompes funèbres locale.
Enfin, me direz-vous, nous y voilà.
Pas si vite. Mathias Enard nous propose encore quelques mises en bouche apéritives sous forme de fabliaux cruels jusqu’à la page 217. Là nous passons enfin à table. Et quelle table !  80 pages pour deux jours de ripailles vivement déconseillées aux végans, aux diabétiques et aux pisse-vinaigres. Les discours des grand maîtres de la Confrérie sont tout aussi savoureux que les escargots dégoulinants d’ail et de beurre, les cuisses de grenouille, le ris de veau, les écrevisses, les langoustines, les huîtres chaudes à la Dumas, l’anguille farcie, la lamproie, les carpes, les cochons de lait, le cuisseau de veau, les œufs meurettes… Rien ne manque sur la table de la Confrérie des fossoyeurs. Et les vins, comme les fromages, arrivent de tous les terroirs de la douce France. « De Rivesaltes à Sérignan, vive le grenache, vive le grenache, vive le grenache et le carignan » chantent de bon cœur les fossoyeurs languedociens à l’heure du trou normand. Une véritable invitation que ne pourront certainement pas décliner les membres du jury des Vendanges littéraires de Rivesaltes pour leur millésime 2021.
En attendant de prochaines agapes, nous retrouvons notre ethnologue qui va se noyer totalement dans son « terrain d’exploration » tel un Lévi-Strauss qui n’aurait jamais quitté le Brésil pour notre plus grand bonheur (et le sien). Comme Denis Diderot, Mathias Enard ose tout dans cette fable philosophique, drolatique et fantastique. Et il nous offre un grand roman sur la mort et les cycles de la vie.

Carole Vignaud

Né le 11 janvier 1972 à Niort, Mathias Enard est l’auteur d’une dizaine de romans dont « Parle leur de batailles, de rois et d’éléphants, « Rue des Voleurs », « Boussole » prix Goncourt 2015.

 

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