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Publié par Bernard Revel

A Michel Gorsse, éleveur de chevaux, écrivain, authentique Cabochard de l’If.

Je marche. « Mon fantôme me regarde m’en aller ». Je l’abandonne dans cette maison où mon corps est confiné. Je marche dans ma tête. « Toujours à courir ailleurs l’esprit fait le triple du chemin ». Qu’importe, tout lui est possible. Je suis déjà arrivé aux ruines des anciens thermes de La Preste et je continue sur l’étroit sentier qui monte en se tortillant parmi les chênes. Nous avions trouvé beaucoup de girolles par ici l’été dernier. Je traverse le ruisseau sous une nuée de petites ailes qui battent silencieusement. « Vos chamailleries rendent le monde meilleur beaux papillons blancs ». C’est comme si je volais moi aussi. « Plaisir de l’effort en arpentant le sentier jouvence et sueur ». Les arbres s’écartent pour laisser s’épanouir en pleine lumière un immense tapis vert. « Vous êtes chez vous herbes que l’on dit mauvaises que l’on pense folles ». Le sentier laisse la place à une route qui m’offre une belle vue vers les basses terres, jusqu’à la mer peut-être. « Dans le bleu du ciel s’ignorant superbement l’aigle et le vautour ».
Quand on marche dans sa tête, le temps n’existe pas. Le pas est lent mais se moque de la distance. Je suis bien. « Tranquille d’esprit celui qui marche à son rythme chemin quotidien ». Cela ne m’empêche pas d’avoir déjà dépassé le refuge de Las Conques et de faire défiler sans peine sous mes pieds le sentier GRP grimpant jusqu’à la Porteille de Rotja. Huit-cents mètres de dénivelé tout de même ! « Chacun de nos pas aide la Terre à tourner », dit l’ermite de Mantet.

Là-haut, à 2400 mètres, entre massif du Canigou et Costabonne, aussi immobile qu’un rocher de quartz, j’arrête le mouvement de la Terre pour ne rien perdre du spectacle. « Journée sur les crêtes s’accrochant à ma moustache la mer des nuages. Vol de migrateurs – orchestré comme un congrès du P.C. chinois ». Et je continue mon chemin « éreinté d’altitude - abasourdi de silence ». Curieusement, dans ce paysage grandiose, mon regard finit par se détourner, pour cause de trop-plein sans doute, et se porte sur de petites choses, un insecte, une herbe. Je leur fais un brin de causette. « Tu ploies sous mon pied petite fleur des sommets et tu te redresses. Dis-moi que sais-tu de la beauté du monde belle sauterelle. Serais-tu pompette – trop de lumière peut-être petit papillon ».
Je contourne le sommet du Mort de l’Escoula, franchis le large col entre le Puig de la Llose et les Rocs Blancs avant de déboucher sur la Porteille de Mantet. « Moment de fierté au sommet sans témoin ». Le Pic de la Dona me salue bien du haut de ses 2702 mètres. De ruisseaux en pelouses et de pelouses en rocailles, je descends jusqu’au refuge de l’Alemany.
« La pierre a roulé sous mon pied – la vie aussi roule sous mon pied ». D’où vient cette émotion qui m’étreint ? Est-ce l’approche du but qui ouvre la porte à la mélancolie ? Depuis que je me regarde m’en aller, marcher avec mes jambes de trente ans, aucune pensée noire n’est venue contrarier mon pas. Et là, si près du « vieil ermitage », mon esprit n’aurait plus envie d’aller plus loin ? Papillon devenu ver de terre, tenterait-il de me ramener à ma condition de septuagénaire confiné et incapable de se lancer dans une telle randonnée ? Eh bien, il se trompe. Je n’ai pas dit ni écrit mon dernier mot. « Tant que des ailes nous poussent la mort attendra ».
Je continue à descendre. Ici, un orri, plus loin des pins, puis une rivière, une autre. Après le passage à gué, le chemin remonte et traverse le village. Il fait nuit. « Le soir se prélasse sur le pic de la Dona Vénus ouvre l’œil ». Je pense à l’accueil que je vais recevoir, les chiens, les chevaux, le chat « maître à moustache ». L’homme préhistorique, son grand sourire, son « vieux pull troué », ses « doigts crevassés de tous les hivers passés », sera là. Sa voix chaleureuse tonnera dans le corral sous un ciel d’étoiles : « Sois le bienvenu, camarade ! »
Devant la flambée du soir, nous philosopherons sur le temps qui passe et les pas qui s’effacent. « Pareil à la bûche finir se consumer s’éteindre en douceur ».
Je me regarde vivre tout cela et je me dis, comme lui : il reviendra « le joli temps de flâner fourmis dans les pieds ».
Brassades, camarade !

Bernard Revel

 

Les phrases en italiques sont des haïkus extraits du recueil de Michel Gorsse : « Pays de l’ortie, haïkus des hauts cantons » (Asile poétique 2018, 242 pages, illustrations Marc Crépy, Maryse Micheletto et Gilbert Desclaux pour la couverture).
Michel Gorsse est l'auteur de :
« Le chemin des chants d'oiseaux », carnet de route Le-Puy-en-Velay- Saint-Jacques-de-Compostelle (2004)

« Ni Loup ni agneau : yéti ! » (2009)
« Divagalâmes », illustré par Bernard Combes (2010)
« Tsiin Tsiguidi », un voyage en Mongolie (2012)
« Sieste et décroissance », illustré par Bernard Combes (2016)


 

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Antoine LE GALL 29/12/2020 16:45

Belle et stimulante pérégrination ! Merci !