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Publié par Sylvie Coral

 

(1956 – Collection 10-18 – 653 pages)

Dans mon souvenir de pré-adolescente, Peyton Place était une série télévisée américaine à l’eau de rose, aux héroïnes dotées d’yeux de biche, ourlés de cils incroyablement épais. Leurs volumineux cheveux étaient parfaitement coiffés, graal dont j’avais déjà compris, à l’époque, qu’il me serait inaccessible.
Nos zones de confort étant un peu malmenées ces temps-ci, le cerveau, plein de ressources, met son flair en action pour déterrer de vieilles madeleines. C’est ainsi que, plusieurs décennies de rimmel et de mousse volumatrice plus tard, j’ai découvert que Peyton Place avait d’abord été un roman. Un très épais roman qui commence par ces mots : « L’été indien est semblable à une femme mûre, animée de passions ardentes. Mais c’est une femme volage, qui va, vient à sa guise, si bien qu’on ne sait jamais si elle s’apprête à surgir, ni combien de temps elle restera ». La température est donnée.
Nous sommes en octobre 1939, en Nouvelle-Angleterre, dans une petite ville apparemment tranquille et sans histoires. Les maris sont des gars solides, qui travaillent dur et paient leurs dettes. Payer ses dettes, c’est un des critères virils d’honorabilité les plus appréciés dans cette Amérique-là. Le type qui paie ses dettes et ne se mêle pas de la vie de son voisin, second critère prisé, c’est forcément un type bien et personne ne dira le contraire. Même si la bouteille de whisky n’est jamais très loin du jeu de cartes. Il faut bien se détendre.
Quant aux femmes, elles ont le droit de s’accomplir à condition de savoir se tenir. La belle et secrète Constance MacKenzie gère seule une boutique de vêtements bien fréquentée, qui lui permet d’élever confortablement son unique fille, Allison, depuis son prétendu veuvage. Allison est une adolescente rebelle, un peu ingrate, rêvant de devenir écrivain. Sa meilleure amie, la jolie Selena Cross, est bien moins chanceuse. Sa famille vit parmi les zoniers, en périphérie de la ville, dans un quartier insalubre. Le roman, habité de nombreux personnages aux statuts sociaux très différents, tourne autour du devenir de ces trois femmes qui cherchent, chacune à sa manière, à abattre les murs de leurs existences toutes tracées.
Très loin du soap opera édulcoré et mièvre des années 60, joué notamment par Mia Farrow, Dorothy Malone et Ryan O’Neal – qui n’y pouvaient rien et faisaient de leur mieux –, le roman de Grace Metalious est une chronique vitriolée magistrale de l’Amérique coincée et puritaine, empêtrée dans ses frustrations et ses non-dits, incapable d’identifier et de désigner ses vraies perversions. Ecrit en 1956, Peyton Place suscite un scandale énorme. La critique bien-pensante découvre avec effroi que les femmes peuvent, elles aussi, distinguer le sexe et l’amour, et y prendre plaisir. Qu’elles peuvent refuser les coups portés par les hommes, fuir leur alcoolisme, se battre contre l’inceste et le viol, souhaiter avorter.
Grace Metalious a subi des attaques insensées, dont la cruauté enflait au fur et à mesure du succès des ventes. Elle a dû supporter que son roman social et avant-gardiste soit qualifié de « vulgaire », « vicieux », « sordide », « amoral ». L’édition française dans la collection 10-18 est suivie d’une longue et passionnante postface d’Ardis Cameron, professeur à la Southern Maine University. Elle définit Peyton Place comme « un brûlot sur les relations entre les sexes et les privilèges de classe » et ajoute ceci : « Relire Peyton Place, c’est plus que redécouvrir un best-seller oublié. C’est se remettre en route pour (…) un lieu hanté par les secrets non dévoilés, les fragments d’émotion, la conscience détachée des rituels de la certitude, de vies chétives et étouffées. » On ne saurait dire mieux.

Sylvie Coral

 

Grace Metalious, d’origine canadienne-française, est née Marie Grace de Repentigny en septembre 1924. Elle a publié également trois autres romans, Return to Peyton Place (1959), The Tight White Collar (1961) et No Adam in Eden (1963), un peu moins connus que le premier. Grace Metalious est morte à trente-neuf ans d'une cirrhose du foie.

 

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