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Publié par Bernard Revel

« Bergère des collines » de Florence Robert
(Éditions José Corti, 195 pages)

Je lis son livre en ces jours de forte tramontane et je l’imagine, elle, dans la garrigue, là-haut sur la Serre d’Albas, emmitouflée dans des couches de vêtements, obligée de suivre ses brebis qui courent au ras des arbustes, trouvant contre un genévrier-cade un abri qui la protège des morsures du Cers, ce « vent de rasoir » qui rend fou et là, enfin, quoique « rudement bercée », contemplant sa liberté. Une liberté de bergère face à l’immense espace ouvrant sur des choses anciennes « qui ont à voir avec les peuples des steppes, la forêt, les troupeaux et le ciel ».

Pour en arriver là, Florence Robert a vécu plusieurs vies depuis sa naissance en Gironde, voyageant à travers le monde et passant du sport à l’art de la calligraphie. Mais déjà, à huit ans, lorsque, sur l’autoroute des vacances, la voiture de ses parents longeait la montagne d’Alaric, elle rêvait de vivre dans les Corbières. Et ce rêve avait resurgi, des années plus tard, du côté de Lagrasse, dans les paroles d’un vieil apiculteur qui lui racontait la garrigue au temps des moutons. « Je l’écoute avidement, ses mots creusent un trou dans ma cage thoracique, descendent dans mes jambes, y créent un fourmillement que je reconnais ». Sans le savoir, monsieur Poudou « a soufflé sur le feu qui couvait ».
Tout commence en 2008. Changer de vie, c’est d’abord s’inscrire à une formation agricole option ovin viande. C’est effectuer un stage « au bon endroit » avec Denis, un berger patient, bienveillant qui en huit semaines, lui aura « tout donné, tout montré… un monde en entier ». C’est enfin trouver un lieu où « tout réinventer ». Ce sera Albas, petit village à l’écart, non loin de Durban. Florence et son compagnon Pierre, architecte, y sont bien accueillis. On leur propose une maison dans la localité, un terrain à trois kilomètres où le sourcier de Leucate trouvera de l’eau. Ainsi naîtra peu à peu, au fil des aménagements successifs, la ferme des Belles Garrigues. Quatorze mois se sont écoulés depuis le début de l’aventure « un peu folle » lorsque les moutons reviennent en ce lieu où ils ont disparu il y a quarante ans. La bergère débutante sera-t-elle à la hauteur ? Elle qui fut végétarienne, se demande si elle supportera  l’idée de vendre les agneaux « pour la viande ». Mais il est trop tard. « Je n’ai pas le choix ». Avec ses cent brebis et son chien Alpha tout aussi débutant qu’elle, Florence monte vers la Serre d’Albas, lançant des ordres que ni troupeau ni chien ne comprennent. « Cette première sortie est faite d’improvisation, de découragement, de questions et d’épines, mais aussi de plaisir et de magie ». Et, d’un jour à l’autre, elle apprend, inventant ses propres cris de bergère qui la rendent aphone. Le travail est rude. « Adieu mes mains de calligraphe ! Tout frotte, pique, bouscule, pèse ». Mais quel bonheur d’avoir « pareil décor pour une nouvelle vie ». Elle se sent en connivence avec le paysage et, de plus en plus, avec les brebis. « Je leur parle la langue millénaire… J’appelle et elles me suivent ». Dans la rude garrigue, « il n’y a de délicat que le museau des mères pour leurs petits et leur douceur à me demander de l’aide ».
Au bout de quarante-huit jours de sorties, un berger chevronné, Christophe, vient lui prêter main forte, et elle réalise que sans lui, elle ne s’en serait pas sortie. Car viennent les maladies, le temps des saillies, l’hiver qui rend les sorties si éprouvantes, l’effrayante tempête qui met à mal les tunnels censés protéger les brebis. Sortir malgré tout, conduire là-haut ces infatigables débroussailleuses qui façonnent le paysage, faisant surtout leurs délices de l’aphyllanthe et du romarin. Puis vient le temps de l’agnelage. Florence l’espérait. La voilà au pied du mur. Elle décrit ses premières naissances avec la précision d’une observatrice appliquée et l’émotion d’une femme bouleversée par le miracle de l’agneau qui arrive « d’entre deux mondes ». « Ce qui se passe n’est ni doux, ni beau, ni violent. C’est indicible, c’est au-delà, tout près du mystère sans doute ».
L’agnelage crée un nouveau lien entre elle et les brebis. Mais en même temps, le nombre permet de surmonter l’affectif. Car la bergère ne peut oublier que presque tous ses agneaux sont promis à la boucherie et qu’il lui arrivera aussi de tuer elle-même. Viendra inévitablement le temps, en été, de porter des agneaux à l’abattoir. Moment difficile qui soulève plein de questions dans sa tête. Mais cela fait partie du métier : « Avant d’abattre, il faut avoir fait naître. Avant de manger, il faut avoir abattu ».

Plus de dix ans ont passé. La bergère des collines est toujours là. Elle a 150 brebis et 35 chèvres qui s’adonnent à présent à l’éco-pâturage dans des parcs photovoltaïques. L’agnelage est devenu la spécialité de Florence. « Là où mon statut de bergère s’exprime le mieux ». Elle raconte les estives en Lozère et en Cerdagne, les rêves de pluie, une belle journée de printemps, le noyau d’humanité que forme un village, la proximité des animaux sauvages. Si elle voit dans le troupeau et son ouvrage « l’objet d’art vivant » qu’elle « confectionne et sert jour après jour », il convient d’ajouter un autre art dans lequel elle excelle : l’écriture.

Bernard Revel

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