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Publié par Bernard Revel

Jean-Pierre Bacri est mort. Vous trouvez ça juste, vous, alors que Donald Trump, par exemple, vit toujours ? Je sais, c’est idiot de dire ça. Je ne souhaite la mort de personne. Quoique. Mais ça fait râler quand même. Moi, si j’étais le bon Dieu, je crois que je ne serais pas fier, chantait Brel et il avait bien raison. C’est vrai quoi ! Ça ne lui aurait rien coûté, au Barbu céleste, du moins s’il existait, de donner une nouvelle chance à Bacri comme il le fit pour James Steward dans « La vie est belle ». Bon d’accord, c’était du cinéma. Mais j’aurais trouvé normal qu’un ange tombe du ciel juste avant que Bacri ne rende l’âme et lui accorde quelques années de plus pour terminer sa « comédie humaine » si bien dépeinte depuis « Cuisine et dépendances » jusqu’à « Place publique ». Neuf films en 25 ans écrits et joués avec sa complice Agnès Jaoui, vous croyez, bon Dieu, que c’est suffisant pour faire le tour de nos égoïsmes, nos vanités, nos cynismes ? Il avait encore des choses à dire, Bacri. Et c’est un gâchis de lui avoir cloué définitivement le bec. Je ne vous le pardonnerai jamais.
Ça me révolte et ça me peine. Pourtant, je devrais être habitué. J’en ai tellement perdu des êtres chers, connus ou pas connus. Mon cimetière intime commence à être bien rempli. Est-ce la période qui veut ça et cette société masquée dans laquelle nous sommes contraints de vivre ? Justement, Bacri était de ces êtres qui démasquent nos âmes, comme le furent Molière et Chaplin. Son masque à lui, c’était sa gueule qui détonait en société comme celle d’Alceste ou de Charlot jadis. Il nous mettait face à nos défauts et à notre hypocrisie. Il faisait cela si naturellement qu’on se sentait percé à jour. Il ne jouait pas, Bacri. Il était. « J’ai une gueule qui fait la gueule », disait-il. Beauf irascible dans « Un Air de famille », ami dépressif dans « On connait la chanson », chef d’entreprise trainant son ennui dans « Le goût des autres », père odieux dans « Comme une image », ses personnages lui collent tellement à la peau qu’on ne peut les imaginer que sous ses traits sévères qui, à chaque fois, nous bluffent, comme ses méchancetés nous font rire, jusqu’à ce que se dessine la fêlure révélant l’homme qui souffre, qui aime, qui s’ouvre aux autres. Alors, son visage s’éclaire d’un éclat dans l’œil, d’un léger sourire, et le nôtre aussi, nous qui, après avoir marché dans ses dérives et avoir été à deux doigts de le détester, sentons son émotion nous envahir peu à peu. Car sous le masque du paumé qui a tout faux ou du type désabusé, il y a une grande sensibilité, la sienne et la nôtre. Comment, quand l’écran s’éteint, ne pas se sentir proche de lui ? Comment ne pas être Bacri ?   
Oui, Bacri c’est un peu nous ou ça devrait l’être. Je le comprends maintenant qu’il est parti, que nous devons sans lui continuer son œuvre et que, peut-être, nous ne sommes pas à la hauteur. En tout cas, moi je ne le suis pas. Ce n’est pas la première fois que je m’impose des modèles trop hauts. Quand j’ai lu « Le Misanthrope » au collège, j’ai voulu être Alceste. Quand j’ai vu « Les Temps modernes », j’ai voulu être Charlot. Quand j’ai vu « Le goût des autres », je me suis dit : je voudrais être Bacri. Et pas seulement pour les beaux yeux d’Anne Alvaro, même si, comme lui, je lui aurais volontiers sacrifié ma moustache. Être celui qui ose, qui ne joue pas le jeu, le mouton noir du troupeau, l’incorrect, le mal aimé. Non pas par masochisme. Mais parce qu’on ne supporte plus les petites lâchetés qui font les grands malentendus et les fausses amitiés. Si vous croyez que c’est facile…
C’était cela, Bacri au cinéma. Je ne sais comment il était dans la vie mais ses interviews ne mentent pas. Elles sont le prolongement de ses rôles. Non pas parce qu’il jouait à être Bacri. Mais parce que le cinéma, pour lui, ce n’était pas du cinéma. Voilà ce que je pense, en tout cas. Vouloir être Bacri, je l’ai enfin compris, ce n’est pas essayer de lui ressembler. La meilleure façon d’être Bacri c’est d’être soi-même.

Bernard Revel

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