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Publié par Bernard Revel

« Georges Frêche le monarque aux 80 visages » de Jacques Molénat. (Editions Cairn)

Il y a des gens qui vous accompagnent tout au long de votre vie sans que vous n’ayez jamais l’occasion de les voir. Mais ils sont là. Ce sont des absents bien présents. Aurais-je écrit de la même manière si ma route n’avait pas croisé celle de Jacques Molénat ? En 1972, je débutai dans une petite rédaction locale sans aucune formation. Je confondais journalisme et littérature. Je couvrais d’emphase la moindre remise de médaille. J’ai mis du temps à me guérir de cette fièvre prétentieuse. En janvier 1976, l’apparition de Sud, « l’hebdomadaire du Languedoc et du Roussillon », eut sur moi l’effet d’un antidote décisif. Réalisé par une poignée de jeunes journalistes dont Jacques Molénat était, à 35 ans, l’aîné et l’inspirateur, ce journal bouscula par ses articles de fond, son engagement, mais aussi par la rigueur de son écriture, le train-train de la presse régionale. Pendant les quatre ans de son existence, il fut pour moi un modèle que je dévorais avec enthousiasme, heureux de mettre, à l’occasion, ma plume à son service. Après Sud, Jacques Molénat est devenu le correspondant montpelliérain de référence de la presse parisienne, publiant articles et enquêtes dans La Croix, L’Evénement du Jeudi, Marianne ou L’Express, tout en démontrant sa parfaite connaissance du monde politique régional dans des ouvrages comme « Le marigot des pouvoirs », « Notables, trublions et filous », « Voyage indiscret chez les francs-maçons du Midi ».
 

Pendant plus de quatre décennies, ce chroniqueur intransigeant fut le poil à gratter des élus héraultais, à commencer par le premier d’entre eux, Georges Frêche, « le monarque aux 80 visages ». Ayant suivi « de A à Z » le parcours de l’Imperator, depuis le temps où, « fringant universitaire », il monta pour la première fois à l’assaut de la mairie de Montpellier, qu’il conquit en 1977, jusqu’à son dernier voyage à travers la Russie et la Chine et sa mort subite, le lendemain de son retour, 24 octobre 2010, dans son bureau de l’Hôtel de Région, Jacques Molénat peut prétendre à juste titre faire de lui le portrait le plus fouillé qui soit. 80 visages, pas moins, tel un dieu de quelque mythologie hindoue. 80 visages pour assouvir une soif inextinguible de pouvoir, ainsi qu’en atteste, en début de livre, le portrait magistral de celui qui se rêvait « grand » : « Du pouvoir, il aimait tout : la conquête, la jouissance, les avantages, la bagarre, les manœuvres, l’action, les projets, les coups d’éclat, les coups tordus, la décision, et, surtout, l’emprise sur les êtres et le territoire ».
Le visionnaire, le bâtisseur, le réformateur. Mais aussi le fort en thème, le prof, l’intello, l’historien. Mais encore le guerrier, le résistant, le patron, le victorieux. Mais aussi le vaincu, l’humilié, l’épinglé, le roi des cons. Mais encore le mitterrandophobe, le bolchévique, le lepeniste, le maoïste. Mais aussi le tueur, le dézingueur, le charretier, le fabulateur.
Chaque facette du « diamant » révèle la complexité de ce joueur de belote qui excellait dans l’art de brouiller les cartes, donnant tour à tour envie de l’aimer et de le détester. Il savait y faire, cet « acteur-né » : plus pied-noir que les pieds-noirs, plus juif que les juifs, plus franc-maçon que les francs-maçons, plus con que les cons, il ne reculait devant rien dans sa quête aux suffrages. Était-il un diamant ou un caméléon ? Il écœurait les uns et fascinait les autres. Que cherchait-il, au fond ? Que tous l’admirent et le voient avec les yeux de sa mère ? « Elle m’a traité comme le maître du monde »,dit-il un jour, révélant peut-être la secrète pensée d’un frustré. Car il ne fut que le maître d’une région. Même pas le ministre de l’Intérieur qu’il rêvait d’être. Mitterrand lui aurait barré la route. Mais n’était-il pas lui-même son propre ennemi ? Connu surtout, au niveau national, pour avoir traité des harkis de sous-hommes, pour avoir déploré le nombre de blacks dans l’équipe de France de football, pour avoir insinué que Fabius avait « une tronche pas très catholique », Frêche, au lieu du statut d’homme d’Etat qu’il convoitait, devint pitre de plateau de télévision. Il dut se contenter de son électorat régional qui lui pardonna son rêve septimanien avorté, ses mensonges de meetings et ses insultes. « Je fais campagne auprès des cons et là je ramasse des voix en masse », se vantait-il devant ses étudiants.

Visage après visage, Molénat décortique le phénomène Frêche, ce surdoué qui se voulait près du peuple ; ce « cœur tendre » qui avouait : « Je tue et après je pleure » ; ce gourou qui « frêchisait » tous azimuts, des communistes aux anciens de l’O.A.S. ; ce cynique qui disait à propos d’élus inféodés : « Une carte bleue, un chauffeur et je les mets à la mangeoire ».
Celui que Jean-François Kahn voit, dans une voltigeuse préface, comme un « double inversé »d’Emmanuel Macron et qui, par certains aspects, aurait pu être, selon moi, un lointain cousin de Donald Trump, avait sans doute d’autres visages à révéler, notamment Frêche le Catalan ou Frêche et son successeur Bourquin, deux facettes très discrètement évoquées par Molénat. Son livre n’en reste pas moins captivant. Loin de toute hagiographie, il brosse le meilleur portrait à ce jour d’un homme qui ne fut pas « grand » certes mais hors du commun.

Bernard Revel

Légende photo : Jacques Molénat et Georges Frêche lors d’un voyage en Chine en 2007.
Photo André Hampartzoumian.  

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