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Publié par Vendanges littéraires

Placée sous le signe de l’histoire, la septième édition des Vendanges littéraires de Rivesaltes fut un cru exceptionnel. Elle a célébré, à travers les livres et le théâtre, le 220ème anniversaire de la Révolution française, le 150ème anniversaire de la naissance de Jean Jaurès et le 70ème anniversaire de la Retirada.
Le Prix des Vendanges littéraires revenait à Michel Onfray pour son livre « La Religion du poignard »(éditions Galilée), éloge de Charlotte Corday, la jeune idéaliste qui tua « un homme pour en sauver cent mille ». Si l’assassinat de Jean-Paul Marat dans sa baignoire n’a pas empêché le sang de couler à flot, Michel Onfray saluait avec talent et conviction un geste « politiquement nul mais moralement sublime ».
Le Prix Vendémiaire qui distingue une œuvre ayant trait au pays catalan revenait à Georges Bartoli et Laurence Garcia pour leur ouvrage « La Retirada » (éditions Actes Sud). A travers le destin de sa propre famille, Georges Bartoli, grand reporter-photographe, fait revivre le drame de la Retidada en mettant en parallèle les mots, les silences, l’émotion de ceux qui l’ont vécu, avec les dessins crus et accusateurs de son oncle Josep Bartoli.

Le Prix Coup de foudre, destiné à une œuvre sur laquelle le jury a littéralement « flashé », revenait à Marguerite Abouet et Clément Oubrerie, respectivement scénariste et dessinateur de la bande dessinée « Aya de Yopougon » (éditions Gallimard, collection Bayou). Née à Abidjan en 1971, Marguerite Abouet met beaucoup d’elle-même dans cette série qui raconte avec humour une Afrique différente, loin des clichés, de la guerre et de la famine.
Un autre point fut l’hommage rendu à Jean Jaurès. Jean Sagnes et Rémy Pech, ont évoqué cette grande figure dont la pensée humaniste qui reste un modèle pour le présent. Mais Jaurès fit aussi « en chair et en os » à ces Vendanges grâce à la représentation, le samedi 3 octobre, dans la salle du Dôme, de « La Valise de Jaurès », un spectacle créé à Toulouse, mis en scène et joué par Jean-Claude Drouot.

A lire dans ce blog :
Marguerite Abouet : Le petit monde de Yopougon
Georges Bartoli : L’exil en héritage

De haut en bas : débat entre Georges Bartoli et Claude Delmas; Marguerite Abouet et Clément Oubrerie répondent aux questions de Chantal Lévêque; Christian Di Scipio entre Rémy Pech et Jean Sagnes; une partie du public.
De haut en bas : débat entre Georges Bartoli et Claude Delmas; Marguerite Abouet et Clément Oubrerie répondent aux questions de Chantal Lévêque; Christian Di Scipio entre Rémy Pech et Jean Sagnes; une partie du public.
De haut en bas : débat entre Georges Bartoli et Claude Delmas; Marguerite Abouet et Clément Oubrerie répondent aux questions de Chantal Lévêque; Christian Di Scipio entre Rémy Pech et Jean Sagnes; une partie du public.
De haut en bas : débat entre Georges Bartoli et Claude Delmas; Marguerite Abouet et Clément Oubrerie répondent aux questions de Chantal Lévêque; Christian Di Scipio entre Rémy Pech et Jean Sagnes; une partie du public.

De haut en bas : débat entre Georges Bartoli et Claude Delmas; Marguerite Abouet et Clément Oubrerie répondent aux questions de Chantal Lévêque; Christian Di Scipio entre Rémy Pech et Jean Sagnes; une partie du public.

En haut à gauche : avec Henri Lhéritier et André Bascou; à droite : avec Bernard Revel et Georges Bartoli. En bas à gauche : avec Jean-Claude Drouot dans la peau de Jaurès; à droite : avec sa compagne Dorothée.En haut à gauche : avec Henri Lhéritier et André Bascou; à droite : avec Bernard Revel et Georges Bartoli. En bas à gauche : avec Jean-Claude Drouot dans la peau de Jaurès; à droite : avec sa compagne Dorothée.
En haut à gauche : avec Henri Lhéritier et André Bascou; à droite : avec Bernard Revel et Georges Bartoli. En bas à gauche : avec Jean-Claude Drouot dans la peau de Jaurès; à droite : avec sa compagne Dorothée.En haut à gauche : avec Henri Lhéritier et André Bascou; à droite : avec Bernard Revel et Georges Bartoli. En bas à gauche : avec Jean-Claude Drouot dans la peau de Jaurès; à droite : avec sa compagne Dorothée.

En haut à gauche : avec Henri Lhéritier et André Bascou; à droite : avec Bernard Revel et Georges Bartoli. En bas à gauche : avec Jean-Claude Drouot dans la peau de Jaurès; à droite : avec sa compagne Dorothée.

Onfray sous le platane

(Ecrit au lendemain des Vendanges)

Mes pensées y reviennent toujours. Je ne voulais pas mettre des mots sur cela. Pas encore. Trop proche, trop vibrant en moi, comme si j’étais toujours sous l’immense platane, à regarder et écouter. En me réveillant ce matin, la tête pleine de ce grand moment, je me suis dit : j’attendrai. Le temps que mes idées encore en eaux troubles se reposent et laissent apparaître les choses dans leur netteté. Et voilà que je ne peux rien écrire d’autre. Ce n’est même pas la peine de résister. Je suis envahi. Je ne sais pas comment en parler mais c’est ça ou rien. Il y a des images, des regards, des mots et beaucoup d’émotion par-dessus. Pour commencer, que dire ? C’était samedi et ça se passait à Rivesaltes. C’étaient les Vendanges littéraires.
Le magnifique Caveau dont une partie date du XIVème siècle devait accueillir l’événement. Le public commença à s’y engouffrer et, très vite, il s’avéra que la salle ne pourrait contenir tout le monde. Lorsque le responsable de cette affluence est arrivé, souriant, heureux d’être parmi nous et pas du tout étonné d’un tel succès, nous étions quelques-uns à connaître l’angoisse des grandes décisions à prendre. Les belles idées germent aussi au bord des catastrophes. Et parfois, tout se conjugue pour que, sans préparation, elles se réalisent le plus simplement du monde. L’évidence s’est imposée. Seule la place avec son grand platane, sous le ciel bleu de septembre, était à la mesure de l’événement. 
On put voir alors, à travers les ruelles du vieux Rivesaltes, une étrange procession d’hommes et de femmes encombrés de chaises suivre les pas d’un Zarathoustra en chemise blanche, entouré de ses disciples. L’effet Onfray.

 

Tout devient simple et naturel avec cet homme-là. Le lieu n’attendait que lui. Sous le platane, entre deux beaux ceps de vigne en pot, il prend place devant une petite table. Autour de lui, la foule s’installe. On s’assoit. On se serre. On forme un demi-cercle. On remplit tout l’espace jusqu’aux murs de l’ancienne mairie. On réinvente l’agora. Michel Onfray parle de Charlotte Corday. La foule l’écoute dans le plus grand silence. Le soleil peu à peu envahit la place. On se protège comme on peut, avec des journaux, avec des dépliants, avec la main. Je contemple tous ces regards qu’il aimante. De quoi s’agit-il, au juste ? Nullement d’endoctriner pour quelque cause politique ou religieuse. S’il est question, pourtant, de politique et de religion, c’est pour les soumettre au contrôle de la raison. Michel Onfray parle de liberté, de résistance, d’individu, de refus. Il rend évidentes toutes les possibilités qui nous sont données de ne pas subir et que, bien souvent, nous n’utilisons pas. Il cite Démocrite, Plutarque, Deleuze. Sa voix est à la fois forte et tranquille. Les mots semblent couler de source. Il nous dira, plus tard, qu’il a préparé son intervention pendant des heures. Michel Onfray n’économise ni son temps ni sa peine pour les autres. Il aime donner, partager et espère toujours s’enrichir de rencontres.
J’observe les nombreux visages tournés vers lui. Ils oublient le soleil qui tape, les quarts d’heure que compte l’horloge de la Tour, leur inconfort. Ils pourraient écouter longtemps encore. Et deux heures ce n’est pas longtemps quand il parle. Sous son raisonnement limpide, on se sent peut-être plus disposé à être soi-même, à ne pas tomber dans les filets de toutes les dépendances, à résister. On n’est pas obligé d’être toujours d’accord avec lui, ce serait une dépendance de plus. Il met tout simplement chacun devant ses responsabilités d’être humain qui en vaut bien un autre, fût-il puissant ou misérable.
Je suis frappé par l’intensité de l’écoute. « Qui aurait imaginé, me dira mon ami Christian, qu’une leçon de philosophie puisse être faite devant plus de 400 personnes à Rivesaltes ?» Je mesure, à ces mots, l’importance de l’événement. Sous ce platane planté en 1848 qui n’a sans doute jamais vécu rien de tel, pourrons-nous le revivre ? Longtemps, Michel Onfray a discuté avec tous ceux qui, un par un, l’ont ensuite approché un livre à la main.

 

Le lendemain à midi, dans les vignes d’Henri Lhéritier à Montpins, où on sacrifiait au culte païen des grillades arrosées d’excellents vins, Michel Onfray a assumé avec bonheur et gourmandise sa réputation d’hédoniste, en compagnie, entre autres, du comédien Jean-Claude Drouot qui jouera Jean Jaurès samedi à Rivesaltes. Ces deux hommes si différents se sont trouvé un point commun qui a scellé une amitié naissante : une même passion pour l’écrivain audois Joseph Delteil. Delteil qui écrivait : « Il y a deux soleils : le soleil et l’homme ». Une pensée qui s’est éclairée sous le soleil des Vendanges littéraires.

Bernard Revel

11. MILLESIME 2009
11. MILLESIME 2009

L’art de mépriser la mort

Cet homme est un phénomène. Une fringale illimitée de connaissance doublée d’un besoin inextinguible d’en faire profiter le plus grand nombre. Il a fait 50 ans le 1er janvier 2009 et il en est à son cinquantième livre. Ont paru en 2009, « La Religion du poignard », « Les radicalités existentielles », tome 6 de sa Contre-histoire de la philosophie et « L’Apiculteur et les Indiens. La peinture de Gérard Garouste. » Son œuvre se construit désormais à la vitesse moyenne de quatre livres par an sans compter les rééditions.
Michel Onfray est un homme très pressé. Il a beaucoup à dire et craint de n’en avoir pas le temps. Les raisons d’une telle urgence sont peu à peu distillées dans certains de ses livres quand des fragments d’autobiographie se mêlent aux concepts philosophiques. « Je suis mort à l’âge de dix ans, une belle après-midi d’automne, dans une lumière qui donne envie de l’éternité », annonce-t-il dès les premières lignes de « La puissance d’exister ». Le petit garçon qui, jusque là, n’avait connu que les paysages de Chambois, son village natal, près d’Argentan en Normandie, est envoyé, par la volonté d’une mère qui ne le supportait plus, dans un orphelinat religieux. « Ma douleur, à l’époque, c’est ma mère », écrit-il. Une mère qui, elle-même, avait été abandonnée à sa naissance à la porte d’une église et qui, placée dans des familles, fut, pendant des années, « exploitée, battue, humiliée ».

Dans cette « prison sans clôture », perdu au milieu des autres enfants, le petit Michel croit, le premier jour, en voyant un numéro écrit sur ses vêtements qu’il a même perdu son nom. « Je suis mort là, ce jour, à ce moment, écrit-il. Du moins l’enfant en moi est mort et je suis devenu adulte d’un seul coup. » Un « adulte » enfermé jusqu’à sa quatorzième année dans ce lieu d’autorité aveugle, de crasse, d’ignorance, d’abus de toutes sortes, où la punition « peut tomber du ciel, injuste, souveraine, arbitraire, capricieuse. »
Il a fallu que Michel Onfray écrive trente livres avant de pouvoir, en 2005, raconter ses années de « mort », trente livres qui « découlent d’une opération de survie menée depuis l’orphelinat ». Survivre, telle est sa règle de vie. Et pour survivre, étudier, savoir, comprendre, se comprendre et comprendre les autres. « La puissance d’exister » est dédiée « à ma mère, retrouvée ».
Un père ouvrier agricole, une mère femme de ménage, et lui, « orphelin » pendant quatre ans : rude départ dans la vie. L’étude fut la voie du salut. Après l’orphelinat, vinrent trois ans de pension, puis le bac qui lui permet de voler de ses propres ailes jusqu’au doctorat en philosophie. Michel Onfray devient en 1983 professeur de classes terminales au lycée technique privé Sainte-Ursule de Caen. Son avenir semble tracé. Mais fin 1987, la mort le rappelle à son bon souvenir. Il est terrassé par un infarctus. « J’allais avoir vingt-huit ans, et ce lundi 30 novembre, mon corps fit l’expérience d’une sapience qui se transformera en hédonisme » écrit-il dans « L’Art de jouir ». En préface de ce livre, les huit pages de description clinique de sa souffrance physique sont d’une surprenante lucidité. « Restait, après cette leçon de ténèbres, à faire du corps un partenaire de la conscience, à réconcilier la chair et l’intelligence. Toute existence est construite sur du sable, la mort est la seule certitude que nous ayons. Il s’agit moins de l’apprivoiser que de la mépriser. L’hédonisme est l’art de ce mépris. » Le nouveau Michel Onfray est né dans une salle de réanimation qui fut pour lui « l’antichambre de la vie ».
 

Il n’a plus de temps à perdre. Il écrit. Son premier livre marquant est « Le Ventre des philosophes », dans lequel il oppose au régime diététique imposé par les médecins son « gai savoir alimentaire ». En 1993, Michel Onfray reçoit le Prix Médicis de l’essai pour « La Sculpture de soi ». Il publie chaque année un nouveau livre. En 2002, il démissionne de son poste de professeur et crée l’université populaire de Caen, gratuite, ouverte à tous sans distinction d’âge et sans obligation de diplôme. Désormais, sa vie est partagée entre ses cours du mardi qui connaissent un succès sans cesse croissant, ses conférences, ses prises de position radicalement à gauche et ses livres aux multiples thèmes : philosophie, religion, histoire, voyages, esthétique, gastronomie. Michel Onfray devient le pourfendeur de toutes les histoires officielles, de toutes les icônes installées, de toutes les autorités, de toutes les religions. Son « Traité d’athéologie » connaît en 2005 un grand succès de librairie.
C’est un rebelle. Il le fut dès son adolescence lorsque, employé aux basses besognes dans la laiterie industrielle de son village, las d’être le souffre-douleur d’un contremaître borné, il plaqua la chaîne où il travaillait, tel Charlot dans « Les Temps modernes ». Il raconte cette expérience dans la « Politique du rebelle », sous-titré « Traite de résistance et d’insoumission ».
Sa « Contre-histoire de la philosophie » qui fait revivre tant de penseurs ignorés et marque le triomphe de Nietzsche sur Hegel, son « Journal hédoniste », ses nombreux essais à contre-courant sont autant de pierres qui édifient « une philosophie du corps réconcilié avec lui-même, souverain, libre, indépendant, autonome, jubilant d’être ce qu’il est plutôt que souffrant dans les rets de l’idéal ascétique. »
En 2004, Michel Onfray est victime d’un accident vasculaire cérébral. « Je butais sur les mots dans la conversation, confie-t-il au magazine Lire en janvier 2006. Et surtout, je n’arrivais plus à écrire une ligne. Moi qui n’ai jamais connu l’angoisse de la page blanche, comme par hasard, c’était l’aire responsable de la graphie qui était atteinte ! Je me suis vu devenir un légume et j’ai pensé me flinguer. » Il s’en sort une fois de plus.
Il continue de courir, porté par l’urgence d’une pensée féconde qui subjugue plus que jamais les auditoires et dépoussière les bibliothèques.

B. R. (octobre 2009)

Photos :
Michel Onfray bébé avec ses parents.
Avec son "vieux maître" Lucien Jerphragnon. 

Ouvrages cités :
« La Religion du poignard » (Galilée 2009).
« Les Radicalités existentielles » (Grasset 2009).
« L’Apiculteur et les Indiens » (Galilée 2009).
« La Puissance d’exister » (Grasset 2006, Le Livre de Poche 2008).
« L’Art de jouir » (Grasset 1991, Le Livre de Poche 1994).
« Le Ventre des philosophes » (Grasset 1989, Le Livre de Poche 1990).
« La Sculpture de Soi » (Grasset 1993, Le Livre de Poche 1996).
« Traité d’athéologie » (Grasset 2005, Le Livre de Poche 2006).
« Politique du rebelle » (Grasset 1998, Le Livre de Poche 1999).
« Contre-histoire de la philosophie » (Grasset, 6 tomes de 2006 à 2009 et Livre de Poche).
« Journal hédoniste » (Grasset, 4 tomes, de 1998 à 2007 et Livre de Poche).

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