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Publié par Bernard Revel

« Babylift » de Marie Bardet

Éditions Emmanuelle Collas, 282 pages, 17 euros.
Marie Bardet a été membre du jury des Vendanges littéraires. Elle a publié chez le même éditeur « A la droite du père » * (2018).

Alors qu’ils se retirent du Vietnam sur une cuisante défaite mettant fin à trente ans de guerre, les Américains lancent l’opération Babylift consistant à expatrier des orphelins destinés à l’adoption. Courant avril 1975, un pont aérien permet l’évacuation en trente vols de quelque 3000 enfants. Présentée par le président Gérald Ford comme « l’ultime recours pour les sauver des griffes des communistes », l’opération est qualifiée aujourd’hui encore par le gouvernement vietnamien de vol d’enfants. Une enquête a révélé, en effet, que pour 1511 d’entre eux, il n’y avait pas eu de consentement de la mère ni de preuve qu’ils étaient sans famille, de faux documents d’abandon et d’identités ayant été réalisés. L’évacuation d’enfants « dans le seul but d’être l’objet d’une adoption, sans possibilité de retour et en étant élevés dans une culture étrangère à la leur » est en violation avec la Convention de Genève. Aucun tribunal n’a pourtant jamais eu à statuer sur l’opération Babylift.
C’est cette injustice faite aux enfants « propulsés dans des abysses trop profonds pour espérer y recouvrer leur identité », que la romancière narbonnaise Marie Bardet a voulu arracher aux oubliettes de l’histoire. Son enquête qui a duré plus de deux ans l’a mise face à « l’abîme » qu’a ouvert pour eux la traversée de l’Océan Pacifique. « Ce manque reste à combler, 45 ans après ces séparations tragiques ainsi qu’en attestent les messages déchirants postés sur les réseaux sociaux pas des Babylifters en quête de leurs origines, par des mères, des frères et des sœurs vietnamiens, ou encore par des vétérans américains désespérant de retrouver un enfant perdu ».
Parmi les enfants évacués, 120 sont devenus français. Alors qu’elle avait bien avancé dans l’écriture de son roman, Marie Bardet reçoit un matin, le message d’une « orpheline », Sandie, qui lui révèle, non seulement qu’elle a grandi à Narbonne, mais aussi qu’elle est une des soixante rescapés de l’avion-cargo qui s’écrasa à proximité de Saïgon le 4 avril 1975.
Or, c’est sur le crash du Galaxy C-5A, énorme avion militaire ayant remplacé son arsenal de guerre par des orphelins, que s’ouvre le roman. La double coïncidence est-elle un signe du destin ? En tout cas, elle renforce Marie Bardet dans sa volonté de donner le plus de réalité possible à sa fiction. Elle dédie son livre à Sandie, « adoptée lors du Babylift, en quête de ses origines ».

Les 150 premières pages ont le rythme haletant d’un récit d’aventures. Dans le ventre de l’avion dépourvu de sièges, les enfants les plus grands s’accrochent à un filet tendu sur la tôle, tandis que les nourrissons couchés dans des boites à chaussures sont calés sur et sous les fauteuils du pont supérieur. Les pleurs, les cris, l’odeur dans cet habitacle surchauffé, expriment un affolement que les quelques accompagnateurs ne peuvent calmer. Le vol ne dure qu’un quart d’heure. Il se termine contre une digue qui fait éclater le monstre, causant la mort d’environ 200 enfants. Parmi les rescapés, des jumeaux : une fille et un garçon bruns de peau. On les appellera May et Sean pour mieux leur couper les racines (et les ailes) et on les enverra en France, dans une région aux toits de lauze appelée « haute vallée », chez deux cousines bigotes et célibataires, vouées au bien par devoir, où ils grandissent dans la seule force du lien qui les unit. Mais elles se méfient, les cousines. Devenu un adolescent athlétique, leur « fils » adoptif a la beauté du diable. Cela ne pouvait que mal finir. De la drogue, un meurtre, un viol incestueux : Sean devient le coupable idéal. Nous le suivons dans sa fuite jusqu’à la cabane où il se réfugie avant d’être recueilli par Julien, l’ancien révolutionnaire devenu berger. Il se rend aux gendarmes et son procès qui devait châtier ce « monstre » de 17 ans fait, contre toute attente, éclater la vérité tandis que le témoignage de la seule accompagnatrice rescapée révèle comment, après le crash de l’avion, les deux jumeaux furent à jamais réunis. Le procès est le point capital qui scelle le destin de Sean et May et fait basculer le livre. Chacun à sa façon replongera dans le passé. Le garçon d’une façon radicale, en faisant jaillir de l’oubli « l’appel déchirant d’une mère à qui l’on arrache son enfant ».
May choisira de son côté « le voyage, redoutable, de la mémoire ». Avec son fils Luan, accompagnée du berger Julien, elle retrouve, 20 ans après, Saigon devenue Hô Chi Minh-Ville. La deuxième moitié du livre devient une sorte de grand reportage qui décrit lieux, gens et atmosphères, prêtant aux deux Français embarqués dans l’aventure les impressions de Marie Bardet elle-même lorsqu’elle parcourut le Viêtnam à moto avec un ami, en février et mars 2020. De l’orphelinat à la clinique où avaient lieu des accouchements clandestins, des rencontres de hasard au temple élevé sur les lieux de l’accident d’avion, May trouvera des réponses. L’aideront-elles à se tourner vers l’avenir ? Elle semble vouloir le croire même si ces mots résonneront longtemps dans sa tête : « Il y a des morts qui déchirent le cœur des vivants ».
Révélée il y a deux ans par « A la droite du père »*, Marie Bardet confirme, avec ce deuxième roman, son talent d’écrivaine empathique attachée à la peinture d’enfances marquées au fer rouge de leurs origines.

Bernard Revel

*Lire dans ce blog : Les enfants du chaos.

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