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Publié par Bernard Revel

Moi aussi, j’ai un petit souvenir personnel de Gainsbourg. Oh, rien de bien extraordinaire, tout juste une rencontre d’un jour, en 1980, à Carcassonne où, chanteur au creux de la vague, il était venu dédicacer son roman, « Evguénie Sokolov », chez Patrick Collot à la librairie de la Cité.
Ce fut une journée mémorable, non pour lui, certes, qui dut nous oublier dès le lendemain, mais pour nous qui, entre le déjeuner préparé par André Bonnaure au restaurant du Plô et la fin de la nuit, ne l’avons pas quitté d’une semelle, passant tour à tour de la gêne des premiers instants devant quelqu’un d’aussi célèbre, à un réel élan de sympathie inspiré par sa simplicité, jusqu’à une connivence de plus en plus embrumée à mesure que les verres se vidaient.
Je le revois dans son costume sombre à fines rayures, chemise blanche, cheveux mi-longs, barbe de trois jours, marchant dans les rues de Carcassonne, un attaché-case à la main, sans prêter attention aux regards qu’il attirait. Au début, il était très sérieux. Cela me frappe encore aujourd’hui, quand je vois la tête que nous faisons, Patrick (au centre) et moi, sur la photo Noem de l’Indépendant, prise pendant le déjeuner. Nous le fixons intensément, d’un air triste de penseurs, le coude sur la table et la main soutenant le menton, tandis que lui, le regard perdu, les mains jointes devant les lèvres comme s’il faisait une prière, semble absent. A vrai dire, je ne me souviens pas de ce qu’il a bien pu nous dire.
 

Nous avons parlé du roman, bien sûr, un petit chef-d’œuvre d’humour noir qui m’a bien fait rire encore dernièrement lorsque je l’ai relu. Un autre Gainsbourg s’y révèle, celui qui considérait la chanson comme « un art mineur », se rêvait peintre et disait : « Moi je veux bien me couper une oreille comme Van Gogh pour la peinture, mais pas pour la chanson. »
Mais ce jour-là, à Carcassonne, je ne crois pas qu’il nous ait gratifiés d’une pensée aussi forte. Je m’en souviendrais. Une phrase m’est restée, quand même. Elle me revient quand je regarde la photo. Gainsbourg a posé à sa droite un briquet et un paquet de Gitanes. Dans la soirée, après la séance de dédicace qui fut un bide, nous étions allés dîner dans un petit restaurant de la ville basse, près de la poste. Là, il n’était plus le même. Ou plutôt, il ressemblait de plus en plus au Gainsbourg extravagant à la bouche pâteuse tel qu’il apparaissait toujours à la télévision. Cela devenait difficile de suivre son rythme. A un moment, il saisit son paquet de cigarettes et dit à peu près, montrant du doigt la célèbre silhouette de la gitane : « Elle me nargue toujours quand je veux fumer. Pour moi, c’est la mort qui danse. ». Voilà les seules paroles que j’ai retenues de lui.
Je me souviens de sa gourmette en or, de sa montre Cartier qu’il nous montra en nous disant son prix que j’ai oublié, je me souviens qu’il se levait souvent pour aller téléphoner à celle qu’il appelait Jeannette, qui n’était autre que Jane Birkin et qui ne répondait jamais. Il soupçonnait qu’elle était avec un autre et il en était si malheureux qu’il lui fallait boire encore. Alors nous l’accompagnions et trinquions ensemble à la santé de Jeannette. Ou en la maudissant, je ne sais plus. Après, les choses sont devenues encore plus floues. Nous avons fini la nuit dans une boîte, le Privé, où il draguait, sans grand succès, je dois dire, les filles qui passaient à sa portée. Je crois qu’il ne se souvenait plus de nous. Nous veillions sur lui cependant et, finalement, l’avons raccompagné à son hôtel. Il lui restait onze ans à vivre.
Quand je l’entends, quand je le vois à la télé, il me revient ces souvenirs d’un 10 avril à Carcassonne, sa tristesse surtout, lorsqu’il allait dire « je t’aime » à un téléphone dont la sonnerie, retentissant interminablement quelque part à Paris, semblait lui répondre « moi non plus ».

Bernard Revel

 

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