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Publié par Bernard Revel

Le crime a toujours été un obscur objet du désir. D’où le succès des romans noirs. Prise en sandwich entre le lecteur et l’assassin, la place de l’écrivain n’est pas la plus confortable, surtout s’il s’inspire de la réalité. C’est l’expérience qu’ont vécue et nous transmettent, chacun à sa manière, l’Audois Daniel Hernandez et l’ancien lauréat des Vendanges littéraires, Michel Embareck.

L’Écrivain et le tueur de Daniel Hernandez
(TDO éditions, 296 pages)

 

Le hasard a mis Daniel Hernandez, auteur d’une dizaine de polars remarqués, sur la route d’un des plus grands meurtriers des années soixante-dix. Sa rencontre improbable mais vraie avec Charly Corvec, Pied-Noir transformé en machine à tuer par la guerre d’Algérie et condamné pour deux séries d’assassinats en région parisienne, le met en face de son propre malheur. Il la vit comme une thérapie. Depuis la mort à vingt ans de son fils, innocente victime de la leucémie, il n’a trouvé d’autre solution pour s’évader que l’écriture qui le sauve de ses insomnies matinales, tout comme le « monstre », qui n’a jamais cessé de crier son innocence, semble ne supporter son enfermement à perpétuité qu’en s’accrochant à sa « vérité » opposée à celle de la Cour d’assises. Entre les deux hommes une « connexion » s’est établie. C’est cette connexion que raconte le roman dont presque tout est vrai sauf les noms des personnages, le récit des crimes et le dénouement saisissant.
Plus de 40 ans après le verdict, il est en effet toujours dangereux d’évoquer ouvertement l’affaire. Face aux tentatives d’intimidation, ayant d’abord renoncé à écrire le livre qu’il projetait, Daniel Hernandez se délivre du poids de son silence vécu comme une atteinte à sa liberté d’expression en publiant L’Écrivain et le Tueur. Un récit dont le « je » est l’écrivain René Salan confronté au « tueur » Charly Corvec.
Tout oppose les deux hommes. Le hasard qui les met en contact, et dans lequel le narrateur voit des signes du destin, le pousse, malgré la forte opposition de son épouse, à aller toujours plus loin dans son enquête, en consultant des archives, en rencontrant un journaliste et une femme qui soulevèrent dans le passé la thèse de l’innocence, mais aussi des proches ainsi que la fille de Charly. De son côté, ce dernier multiplie les occasions de se rapprocher de ce soutien inespéré en lui téléphonant comme s’il était son ami le plus cher et en lui envoyant des lettres passionnées. René Salan finira par lui rendre visite à la prison de Clairvaux, rencontre qui eut vraiment lieu et que Daniel Hernandez décrit en détail jusqu’à la séparation lorsque le tueur embrasse l’écrivain. Entre « le tueur » obsédé par l’idée d’un livre qui le « sortira de là » et « l’écrivain » qui lui répète sans être entendu qu’il ne peut répondre à cette attente, la « connexion » devient un malentendu. Il faut attendre les dernières pages pour qu’un double événement le résolve en donnant une autre dimension à l’affaire, privilège de la fiction car, dans la réalité, elle garde sa part de mystère.
Avec ce livre, Daniel Hernandez se démarque de la facture classique de ses précédents polars. Journal intime sans esbroufe, porté par une sincérité qui touche, L’Écrivain et le tueur est un roman qui, révélant les blessures et les doutes de son auteur, a les accents déchirants d'une confession.   

Trois cartouches pour la Saint-Innocent de Michel Embareck 
(Editions de l’Archipel, 216 pages)

Michel Embareck s’attaque de son côté à une affaire plus récente mais tout aussi retentissante. Son roman commence dans une petite ville thermale, entre Poitou et Touraine, où vit très discrètement une septuagénaire nommée Jeanne Moreau – non, ce n’est pas l’actrice - grande lectrice de Détective et joueuse de tarot. Franck Wagner, ancien journaliste ayant longtemps roulé sa bosse dans la presse régionale, notamment à L’Indépendant, et qui, devenu veuf, a quitté sa maison de Tuchan pour parcourir la France en camping-car, débarque dans cette ville un jour de foire, tombe sur la dame en question en pleine altercation avec des jeunes filles, et se dit qu’il connait cette tête. Il l’accoste, elle lui tourne le dos et le dénonce aussi sec aux membres de la sécurité pour comportement suspect envers des gosses. Six heures de garde à vue plus tard et de plus en plus intrigué par le comportement de cette femme qu’il est certain d’avoir aperçue quelque part, Wagner décide de mener son enquête en profitant de ses réseaux de vieux fait-diversier.
Le récit passe par courts chapitres de l’une à l’autre. Menant une vie retirée, Jeanne Moreau ressasse son passé de commerçante itinérante qui, avec son mari Jean-Yves, avait la passion des armes et de la chasse, et dont la vie a basculé le jour où elle tira trois cartouches dans le dos de ce dernier. Walter, quant à lui, contacte un ami, ancien commissaire, qui occupe sa retraite à écrire un ouvrage sur la spoliation du rugby à XIII par le rugby à XV sous l’Occupation. Grâce à lui, il rencontre un colonel de gendarmerie qui lui révèle que la femme qui l’intéresse n’est autre que Marie-Jeanne Legendre, condamnée à 12 ans de réclusion pour le meurtre de son mari et libérée par grâce présidentielle. C’est là que la fiction nous plonge dans une affaire réelle dont Michel Embareck conteste, avec sa liberté de romancier engagé, le dénouement salué par l’opinion publique.
Dès lors, son personnage Wagner va s’acharner à dévoiler la face cachée de l’affaire Moreau, et à démontrer comment un crime prémédité donc un assassinat s’est transformé en geste désespéré de femme battue, « blanchie par le tribunal du Net » jusqu’à devenir une « cause nationale » et une affaire d’État obligeant le président de la République à choisir, le jour de la Saint-Innocent, entre la grâce et la Justice. Accumulant, comme il dit, « le maximum de munitions », guidé par sa devise de « toujours suivre les sous », le vieux fait-diversier multiplie les rencontres, recueille témoignages et indices qui lui permettent de révéler la vraie nature de Jeanne Moreau. Mais à quoi bon puisque le destin a le dernier mot ? Il n’en reste pas moins qu’on est transporté par cette contre-enquête rondement menée.
Le style viril et imagé d’Embareck y est pour beaucoup, mélange d’argot à la coule et de trouvailles poétiques dignes d’un Boris Vian ou d’un Joseph Delteil : « Le ciel s’est levé du pied gauche… Les branches des platanes claquent des dents… le tonnerre roule sa bosse… Ayant à son compteur vingt-quatre livres publiés en trente ans et des poussières, le prix Coup de foudre des Vendanges littéraires 2017, bien que blanchi sous le harnais, cultive toujours la verdeur dans tous les sens du terme.  

Bernard Revel

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