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Publié par Bernard Revel

Jean-Louis Prat, professeur agrégé de philosophie, auteur de Introduction à Castoriadis (éditions La Découverte, collection « Repères », 2012) est décédé le 10 mars 2021 à l’âge de 77 ans. Il nous reste, pour nous inspirer de ce grand penseur français et catalan, son blog (jeanlouisprat.over-blog.com) dont la grande richesse de réflexions dépasse le cadre de la philosophie.

Il aimait Brassens, Épicure et… Scarlett O’Hara ! Il publiait sur Facebook de nombreuses informations mais aussi des réflexions très personnelles tournées avec humour et érudition. Le 9 mars, son « mur » portait encore témoignage de ses centres d’intérêt du moment : le Brésilien Lula réhabilité, une citation de Tolstoï, les enfants de la Bressola. Deux jours plus tard, nous apprenions sa mort.
C’était plus qu’un ami Facebook. Bien des années avant, j’avais fait sa connaissance au temps des rencontres poético-artistiques qu’organisaient les Cabochards de la Licorne d’Hannibal à la galerie de l’If, sur les hauteurs d’Elne, sa ville, où nous accueillait avec sa générosité légendaire la « reine-mère » Odette Traby. Parmi ces joyeux drilles qui ne buvaient pas que de l’eau, il se tenait tranquille, auditeur attentif au bon visage couronné d’épais cheveux frisés et souriant dans sa belle barbe blanche. Il lui arrivait, en fin de soirée, de se lever pour interpréter, en faisant rouler les r, des chansons de Georges Brassens. J’échangeais toujours quelques paroles avec lui mais, dans l’ambiance générale, il n’était pas possible d’avoir une vraie conversation, et je le regrette.
Le plus grand souvenir qu’il me laisse remonte au mois de mars 2012 lorsque Michel Onfray vint parler de son livre sur Camus à Rivesaltes. Dans une salle pleine à craquer (1100 personnes), il eut le courage de lever la main, et de contester ce qu’avait écrit le célèbre orateur sur Merleau-Ponty. Spécialiste de ce dernier, il avait sûrement raison. Mais Onfray s’en était tiré par une boutade que j’avais jugée méprisante et en tout cas indigne d’un penseur. Ce jour-là, c’est Jean-Louis Prat qui m’avait épaté.
Sa mort soudaine a frappé de stupeur tous ceux qui, amis de longue date ou virtuels, compagnons de route ou anciens élèves, formaient autour de lui une communauté d’esprit. Mais si l’homme disparait, il nous lègue un trésor, comme le fit quelques mois avant lui son ami Jacques Quéralt : son blog. Une somme de 247 articles résumant toute une vie de réflexion et d’engagements marquée par des études brillantes jusqu’à l’agrégation, ses années trotskystes au cours desquelles il rencontra celle qui deviendrait sa compagne de toujours, une carrière d’enseignant qui se termina au lycée Arago de Perpignan, la fréquentation permanente des philosophes grecs qu’il confrontait à ceux du siècle dernier, son combat, auprès de son ami l’économiste Serge Latouche (1), pour la décroissance.
 

Auteur d’un essai sur Cornelius Castoriadis, ayant établi pour les Mille-et-une-nuits une édition de Xénophon l’Anabase d’Hippolyte Taine, collaborateur de la revue MAUSS (2), Jean-Louis Prat a fait de son blog, commencé en 2009, le dépositaire de ses multiples champs d’études, avec, certes, une prédilection pour les philosophes, d’Épicure à Sartre, mais ne se privant pas d’analyser avec le même esprit critique des personnages de romans comme Scarlett O’Hara ou Sherlock Holmes, des problématiques actuelles telles que l’indépendance de la Catalogne, l’extrême droite à Perpignan ou la gestion de la pandémie par le gouvernement. S’il admire Castoriadis, Merleau-Ponty et Jean-François Revel, il ne les épargne pas pour autant, même s’il décoche plutôt ses flèches sur « le juge » Michel Onfray. Il écrit ainsi : « Comme celui de Sartre, l'engagement politique de Merleau-Ponty suscite encore des polémiques récurrentes, et d'autant plus confuses qu'elles ne tiennent même plus compte de la chronologie, ni de situations qui ont beaucoup changé entre 1945 et 1953 - ce qu'illustre fort bien le livre où Michel Onfray, dans le but affiché de rendre justice à Camus, dresse un réquisitoire contre Sartre, Beauvoir, Jeanson et... Merleau-Ponty, embarqué malgré lui dans la querelle autour de L'Homme révolté, où il n'a joué aucun rôle ». Et de prouver, arguments à l’appui, l’erreur d’Onfray. C’est cette mise au point qu’il avait tenté de communiquer à Rivesaltes et qu’Onfray n’avait pas voulu entendre.
L’honnêteté intellectuelle n’est pas donnée à tout le monde. Jean-Louis Prat en avait fait sa règle de vie. Même aux dépens de son chanteur préféré : « J'aime tellement Brassens que j'espère bien qu'il m'est encore permis de ne pas être toujours d'accord avec lui, et de dire, par exemple, que je n'aime pas du tout la chanson où il s'en prend aux imbéciles heureux qui sont nés quelque part ». Les articles qu’il consacre au « macho bien aimé », analyses approfondies de nombreuses chansons qui mériteraient bien en cette année du Centenaire Brassens d’être réunies en un livre, éclairent sous un jour philosophique l’œuvre du poète de Sète. C’est une des multiples surprises de ce blog qui, à mesure qu’on avance dans la lecture, révèle, à travers l’étude qu’il fait des autres, toutes les facettes du grand penseur français et catalan que fut Jean-Louis.
Étranger à tout battage médiatique, inconnu des plateaux de télévision, discret, trop discret sans doute, Jean-Louis Prat préférait philosopher dans son coin. Un anti-Onfray en quelque sorte.  

Accompagnés par les voix de Claude Marti (« Le temps des cerises » en occitan), Georges Brassens (« Brave Margot »), Lluis Llach (« Venim del nord venim del sud ») et, pour terminer, la musique version jazz de « Au bois de mon cœur », nous lui avons fait nos adieux par un après-midi de soleil et de forte tramontane, à la veille du 150ème anniversaire de la Commune de Paris.

Bernard Revel

(1). L’un des principaux théoriciens de la décroissance en économie. Auteur notamment de Comment réenchanter le monde et d’un Que sais-je sur la décroissance.
(2). MAUSS : Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales.

 

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