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Publié par Vendanges littéraires

La plus grosse agence de presse collaborationniste sort de l’oubli grâce aux travaux de Gérard Bonet. Cet ancien journaliste de L’Indépendant et historien de la presse, révèle, au terme d’une longue recherche, l’activité́ d’Inter-France qui a propagé des informations antisémites et pronazies dans plus de 400 journaux pendant la Seconde guerre mondiale. Auteur d’une monumentale monographie de L’Indépendant des Pyrénées-Orientales (prix spécial des Vendanges littéraires 2005), Gérard Bonet ajoute une pierre capitale à l’histoire de la presse avec L’agence Inter-France de Pétain à Hitler. Un livre qui fera date.
Il répond aux questions d’Antoine Gasquez, directeur et rédacteur en chef de La Semaine du Roussillon.

Pourquoi et comment est venue l’idée de faire ce travail de recherche sur Inter-France ?

L’idée est venue de manière inopinée. Je ne connaissais pas Inter-France. Je me suis beaucoup intéressé à l'histoire de la presse mais je n'avais jamais entendu parler d'elle. Pour les 150 ans de L'Indépendant, en 1996, il a été question de faire un film sur le journal. Un film de 10 minutes. J’ai fait le scénario, les textes et j’ai aidé à la réalisation. Cela m’a demandé de me documenter. En compulsant les matériaux que m’avait confiés Paul Chichet, l'ancien directeur de L'Indépendant, j’ai trouvé des documents très intéressants. J’avais l’idée de continuer à écrire l’histoire de L'Indépendant. Dans cette masse, j’ai trouvé des documents d’Inter-France. J’ai alors découvert que L'Indépendant était actionnaire de cette agence privée d’informations. Dans les rapports de police, il apparaissait que cette agence était pétainiste, anti-maçonnique, antisémite, etc. J’ai cherché des renseignements sur elle. Il n’y avait pratiquement pas de travaux, très peu de publications sur cette agence. Dans des livres sur l’Occupation, sa présence était anecdotique. J’ai quand même trouvé un fonds considérable aux Archives nationales. J’ai pu enrichir ce fonds, avec des dossiers de police, des témoignages. Il y avait aussi des livres édités par Inter-France. J’ai amassé beaucoup de documentation. Cette recherche a duré pratiquement près de 17 ans. L’écriture seule m’a pris 4 ans.

Qu'était réellement Inter-France ?

Elle a été créée en 1937 par un maurrassien, Dominique Sordet, un journaliste d’extrême droite qui s’est ulcéré que la droite laisse passer le Front populaire. Il a écrit un manifeste contre le Front populaire. Ce manifeste, avec le soutien du patronat de l’époque, a été publié le 16 octobre 1936 par 300 quotidiens et hebdomadaires de Paris et de province. C’est à partir de cela que Sordet a l'idée de monter une agence pour utiliser la presse quotidienne et la presse périodique de province. Il y a alors très peu de journaux de gauche. Ces journaux de province avaient perdu beaucoup de personnes à cause de la guerre de 14 et périclitaient. Ils avaient besoin de contenus. L’idée de Sordet était de les aider. Son agence a été formée avec le soutien de 38 journaux qui ont apporté de l’argent. C’était une agence documentaire politisée Action française.
Les journaux qui ont adhéré n’ont pas été très regardants, ils avaient besoin de contenu. Le coup des 300 journaux a été refait en décembre 1938 avec 450 journaux qui ont publié un manifeste anticommuniste cette fois.
Inter-France a été une agence énorme par le soutien qui émanait du patronat. Elle a été très importante car elle arrive en 1941 à transmettre des dépêches. Elle était la seule agence privée à le faire. Elle a diffusé son idéologie dans près de 199 journaux actionnaires, plutôt les petits journaux. Avec la création de l’agence télégraphique, des grands journaux connus comme La Dépêche ou L'Indépendant sont devenus actionnaires de l’agence télégraphique d’Inter-France. Cela a attiré 73 journaux.
Inter-France a eu un impact important sur la population. Les journaux ont véhiculé l’idéologie de Dominique Sordet pendant toutes les années d’Occupation. Et avec l’agence télégraphique, il y a plus de 4 millions d’exemplaires de journaux qui ont arrosé la France en 1943 en diffusant ses idées pétainistes au départ, lavaliste par la suite et enfin nazies.

La répartition géographique des actionnaires de l'agence Inter-France à la date du 30 septembre 1942. Carte insérée dans la plaquette-souvenir des journées Inter-France d'octobre 42.

Il y a donc eu un grand relais des informations de cette agence en France.

Il y avait alors 543 quotidiens de province qui paraissaient. Plus de la moitié d'entre eux sont alimentés entre autres par Inter-France. Cela touche la Métropole mais aussi l’ Afrique Française du Nord. C’est le média de la collaboration qui a eu la plus grande audience. Elle pesait très lourd de manière idéologique. Vichy l'avait compris, tout comme les Allemands. C’était d’ ailleurs la seule agence qui pouvait diffuser dans la zone Nord comme dans la zone Sud. Elle soutient Pétain, puis Laval en 1942 avec le début de la collaboration dure, puis début 43, Inter-France défend la milice et les nazis. Cela continuera jusqu'en août 44.
Ses dirigeants adhèrent même à la Waffen SS. Ils ont cru jusqu’ à la fin que la guerre serait gagnée par les Allemands.
Vichy s'en servait comme un prestataire de service. L’agence préparait des documents, des plaquettes pour Vichy puis les diffusait dans les journaux. En 1943, il y a eu un symposium au palais de Chaillot, une grande messe où était conviée toute la presse. 345 patrons de presse étaient présents, avec les représentants du gouvernement de Vichy, des ministres, les plus hauts dignitaires allemands, les grands industriels, des banquiers. Cela a été une manifestation sans précédent pour la presse de province. Pendant trois jours il y a eu des discours, la visite de l’agence Inter-France et de l’ambassade de Vichy à Paris, des spectacles.

Comment se fait-il que personne n’ait réellement évoqué, travaillé sur cette agence ?

Je crois qu'il y a trois raisons. Je pense qu'au sortir de la guerre, ce n’était pas le moment. Le pays était sens dessus dessous. Il fallait se remettre au travail. Ensuite, il me semble que les historiens ne s'y sont pas intéressés parce qu’ils ont trouvé là quelque chose d’obscène. Et ça, jusque dans les années 60. Ce n’était pas aisé d’ouvrir ces fenêtres. La troisième raison, c’est qu’on sait très peu ce qu’est une agence de presse. On ne sait pas comment cela fonctionne, cela n’intéresse personne. On s’intéresse à des journaux comme « Je suis partout » mais pas aux agences. Il y a un manque de curiosité des historiens et des universitaires. Les appelsdes 300 et des 450 ce sont des scoops, personne n’ en a parlé. C’ est quelque chose de noir. On l'a tu involontairement.
Tout dans cette histoire n’est pas négatif non plus. Il y a des journalistes comme Georges Brousse, le directeur de L'Indépendant, qui ont refusé de publier des plaquettes d’Inter-France malgré le risque de perdre les subventions de l’État. D’ autres directeurs de quotidien ont refusé d’être actionnaires d'Inter-France, ils ont lutté contre cette agence. Il y a eu même au sein d'Inter-France des résistants qui ont fait du sabotage interne, en jetant des textes, en les caviardant, en les réécrivant au détriment de l'Occupation.

Propos recueillis par Antoine Gasquez pour La Semaine du Roussillon

 

Un livre pour la mémoire

C'est peu dire que Gérard Bonet a effectué un énorme travail de recherches, de vérifications, de recueil, de compilation, pour achever son surprenant livre sur Inter-France. L'ancien journaliste de L'Indépendant, historien reconnu de la presse, est allé creuser dans les détails de cette énorme agence curieusement oubliée. Il a sondé l'homme à son origine, Dominique Sordet, journaliste culturel maurassien. Il a fouillé ce qu'étaient les 38 journaux, premiers actionnaires fondateurs d'Inter-France. Il a démonté, en scrutant longuement les documents des Archives nationales, les mystifications de ce service de propagande. Il est allé chercher jusque dans les courriers, l'allégeance du fondateur de l'agence à « l'Allemagne Nationale socialiste, ses vertus, son génie, son courage ».
Gérard Bonet a retracé également la création par Inter-France de la première agence télégraphique privée, « Inter France Information, IFI », création à laquelle participeront en 1941 quinze quotidiens de province des zones Sud et Nord, parmi lesquels L'Eclair de Montpellier, Le Courrier du centre de Limoges, La petite Gironde de Bordeaux, et L'Indépendant des Pyrénées-Orientales. Ils seront 58 quotidiens ensuite en 1942, dont La Dépêche à Toulouse et Midi soir à Perpignan. 199 titres soutiendront l'agence Inter-France en 1943. Des titres - dont Le Courrier de Céret - décryptés, région par région, dans l'ouvrage.
Gérard Bonet décrit également ce qu'il adviendra d'Inter-France et de ses collaborateurs après la Libération. « Dominique Sordet n’a pas été jugé, confie-t-il. Il s’est caché et il est mort d’un cancer en 1946. Certains journalistes vont ensuite créer des journaux d’extrême droite comme Rivarol, toujours antifranc-maçon, antisémite, anticommuniste. Il y a eu des officines d'extrême droite qui ont été créées par eux. Le procès d’Inter-France s'est déroulé le 16 juin 1949. C’est arrivé trop tard. Inter-France a été interdit bien sûr à la Libération mais la graine a été semée, elle prospère encore sous d’autres formes. »
Une raison supplémentaire de parcourir l'ouvrage de Gérard Bonet.

Antoine Gasquez

L'agence Inter-France de Pétain à Hitler
Une entreprise de manipulation de la presse de province (1936-1950)
de Gérard Bonet
Editions du Félin, 900 pages, 35 €.

 

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