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Publié par Bernard Revel

J'imagine Cervantès à sa table de travail. Il a déjà la cinquantaine. Sa vie est derrière lui. Et il a bien vécu. Né sous Charles Quint, en 1547, à Alcalà de Henares, près de Madrid, Miguel de Cervantès Saavedra est le fils d'un chirurgien barbier souvent en proie à des difficultés financières. L'Espagne du Siècle d'Or est propice aux poètes mais le jeune Cervantès est déchiré entre l'écriture et l'action. Un duel scellera son destin. A 22 ans, il part pour Rome avec le cardinal Acquaviva, légat du pape en Espagne, et l'année suivante s'engage dans l'armée de la Sainte Ligue chargée d'arrêter l'avancée des Turcs en Méditerranée. La croix et le croissant s'affrontent sur mer à Lepante le 7 octobre 1571. La victoire sera amère pour Cervantès qui, dans la bataille, perd la main gauche « pour la gloire de la droite ».
Son retour en Espagne est digne de l'odyssée d'Ulysse. Les Barbaresques attaquent la galère El Sol devant les Saintes-Maries-de-la-Mer. Cervantès restera prisonnier à Alger pendant cinq ans et c'est au moment où il est embarqué pour Constantinople, le 19 septembre 1580, qu'une rançon de 500 écus en grande partie versée par sa mère et remise par des Pères trinitaires, permet sa libération. Il retrouve enfin l'Espagne, écrit « La Galatée » et le « Voyage au Parnasse », a une fille avec une comédienne en 1584 mais épouse la même année une Catalina de 19 ans.
L'Espagne et l'Angleterre sont les deux grandes puissances de l'époque. Elles se disputent la maîtrise des mers. Le roi Philippe II veut en finir. Il mobilise l'Invincible Armada en 1587 pour envahir l'Angleterre. Le peuple doit participer à l'effort de guerre. Cervantès fait partie de ceux qui parcourent l'Andalousie pour réquisitionner les récoltes malgré l'hostilité des paysans. Accusé lui-même de vol, il est excommunié et jeté en prison.
L'Armada est vaincue par la flotte anglaise en 1588.
Dans un climat d'euphorie générale, un jeune homme de 24 ans arrive à Londres. Il a quitté Stratfort, sa ville natale, en suivant comme acteur la troupe de Leicester. Ce fils d'un gantier et marchand de laine s'appelle William Shakespeare. On sait peu de chose de son passé, sauf qu'il allait à l'école chaque matin « d'un pas d'escargot », qu'il avait 13 ans lorsque les affaires de son père commencèrent de péricliter et qu'il épousa à 18 ans, le 27 novembre 1582, une femme de 26 ans qui mit au monde cinq mois plus tard une petite Suzanna, puis, en 1585, deux jumeaux Hammet et Judith.
A Londres, Shakespeare se forme au double métier d'acteur et d'auteur. Ses trois premières pièces sur Henry VI obtiennent un grand succès en 1592. Le jeune homme est lancé. Il entre dans la compagnie du Lord Chambellan qui deviendra la première du pays. Le règne d'Elisabeth est à son apogée et le théâtre vit un âge d'or. Shakespeare en devient le maître incontesté après la mort de Marlowe en 1593. Il écrit trente-sept pièces, deux longs poèmes narratifs et une centaine de sonnets.
Le pauvre Cervantès ne connaît, quant à lui, jusqu'en 1597, que la paille humide du cachot. Lorsqu'il sort de la terrible prison de Séville, il va pouvoir enfin se consacrer essentiellement à l'écriture. Sa vie aventureuse l'a vacciné de l'héroïsme. Non, ce n'est pas un roman de chevalerie, genre fort prisé en ce temps-là, qu'il entreprend. Pourtant, le « héros » est un chevalier. « Dans un certain village de la Manche, dont je ne souhaite pas me rappeler le nom... » trace la plume de Cervantès. Nous y sommes. Un personnage de tous les temps est en train de naître : « Notre chevalier frisait la cinquantaine ; c'était un homme maigre, aux joues caves, d'une solide constitution et grand amateur de chasse. » La première partie de Don Quichotte paraît en janvier 1605. A la même époque, Shakespeare publie deux de ses œuvres majeures : Le roi Lear et Macbeth. Trois ans plus tôt, il avait créé le personnage d'Hamlet.
Don Quichotte et Sancho Panza, Hamlet, Roméo et Juliette, Falstaff vivent aujourd'hui en nous comme s'ils avaient existé. Ils sont plus réels que leurs auteurs qui ont pourtant connu une vie de chair et de sang.

Cervantès est mort peu de temps après avoir écrit la deuxième partie de « Don Quichotte ». Il avait 69 ans. C'était le 23 avril 1616. C’est aussi le 23 avril 1616 que s’éteint à Stratford William Shakespeare, âgé de 52 ans. « Nous sommes faits de la même étoffe que les songes et notre petite vie, un somme la parachève », dit Prospéro dans « La Tempête ».
Les deux pères de la littérature moderne seraient donc morts pratiquement en même temps ? Quel coup de théâtre ! Eh bien non ! Ils sont morts à la même date mais pas le même jour. Quand Cervantès est mort, l’Espagne avait adopté depuis longtemps le calendrier grégorien, toujours en vigueur de nos jours dans le monde. L’Angleterre en était encore au calendrier julien datant de la Rome antique et ne comportant pas d’années bissextiles. Le 23 avril du calendrier julien correspond au 3 mai du calendrier grégorien. Shakespeare est donc mort 10 jours après Cervantès, bien que leurs actes de décès portent la même date.
Devenu fête du livre en Espagne en 1926 en hommage à Cervantès, le 23 avril, jour de la Saint-Georges, a été consacré par l’UNESCO en 1995 Journée mondiale du livre et du droit d’auteur. En hommage à Cervantès et Shakespeare, unis dans la mort… à 10 jours près. 

Bernard Revel  

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