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Publié par Bernard Revel

La dernière fois que j'ai senti sa présence, j'étais à cet endroit, devant la feuille blanche. Il ne manque jamais le rendez-vous. Personne ne le voit et pourtant je sais qu'il existe. Il est en moi. Moi, je me connais un peu. J'ai mes idées, mes petits tracas, mes désirs et mes rêves. Je suis assez limité.
Un jour, il y a bien longtemps, c'était sans doute la faute à Hugo ou à Dumas, je me suis mis en position d'écrire. Je me revois encore, l'air inspiré, les doigts enserrant un stylo, prêt à noircir le cahier élu pour devenir mon premier manuscrit. Je ne me souviens plus si, ce jour-là, ça a marché.
Les choses ont dû se passer comme elles se passent aujourd'hui encore. Je suis là, complètement creux, parcouru seulement de pensées superficielles, pluie, beau temps, petit bobo, mouche qui vole, jusqu'au moment où il arrive. Je parle de lui comme s'il était extérieur à moi, une sorte d'esprit saint qui me tomberait dessus telle une grâce. Ce n'est pas du tout cela, en vérité. Il est moi. Il est une partie de moi qui ne semble se réveiller que dans des circonstances très précises, lorsque je suis assis devant une feuille blanche, par exemple. Il ne me dicte rien, ne me souffle rien, mais des mots commencent à tourner, vagues et embrouillés. Alors, patiemment, je déroule la pelote de laine, je défais les nœuds, je tricote. Je ne peux m’expliquer le phénomène qu'en supposant qu'il y a en moi un autre moi. Un moi que je ne connais pas mais qui me connaît trop bien. Il me révèle à moi-même.
Au fond, l'acte d'écrire obéit, comme toute activité artistique, au même mécanisme que le rêve. Il a ses raisons que la raison ignore. Tout commence par une sorte de mirage qui s’installe, et ça devient de la musique, de la peinture, de l'écriture. Il y a, enfoui en moi, dans une géode inexplorée du cerveau, un « intime étranger » qui fabrique quelque chose qui me dépasse.
Dans un poème de La Connaissance du Soir, Joë Bousquet évoque « mon frère l'ombre ». Je réalise à présent à quel point l'image est juste. Lorsque je marche la nuit dans une rue éclairée, je vois mon ombre changer sans cesse de forme, tantôt minuscule, tantôt gigantesque. Elle disparaît sous mon pied, s'élève jusqu'au toit, va jusqu'au sommet d'une montagne et, comme dans le poème de Bousquet, « porte la lune à la main ». Rien ne lui est impossible. Elle s'échappe de ma prison de chair comme le génie jaillissant de la lampe d'Aladin. Mais elle est condamnée à me suivre.

Mon frère l'ombre est la part d'infini qu'empêtré dans mes limites, je transforme en réalité. C'est souvent décevant, bien sûr. On ne retrouve jamais tout à fait le texte, la musique, le tableau rêvés. Ou alors on s'appelle Rimbaud, Mozart, Van Gogh.
Je ne suis pas sûr du reste que ce que j'écris soit la tentative de reconstitution d'un texte idéal que ma conscience aurait embrouillé avec un malin plaisir. Chaque mot est un saut dans l'inconnu. Je pars sur une idée, elle en appelle une autre, j'ignore où tout cela me mène.
Finalement le geste le plus proche du phénomène dont naît l'écriture est celui de Jackson Pollock lorsque, en 1947, sur la toile blanche à même le sol, il projeta des couleurs avec un pinceau, un bâton, une seringue ou en faisant couler la peinture du pot. En inventant la célèbre technique du « dripping », l'artiste new-yorkais se libérait des contraintes de la raison et faisait de son corps l'instrument de son frère l'ombre.
J'ai projeté mes mots sur la page blanche. Ils sont alignés comme des chenilles processionnaires. J'ai fait ce que j'ai pu. Mon frère l'ombre aussi. A eux de se débrouiller à présent. C'est seulement dans le regard des autres qu'ils peuvent devenir des papillons.

Bernard Revel

 

Illustration extraite du film Le Troisième Homme de Carol Reed (1949).

 

Poème de Joë Bousquet extrait de La Connaissance du Soir, P. 51 (Gallimard 1947, réédité dans Poésie/Gallimard).

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