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Publié par Bernard Revel

Parmi les innombrables livres consacrés à celui dont on célèbre en grandes pompes le bicentenaire de la mort, en voici un qui détonne et qui étonne : « Il était une fois Napoléon » de Joseph Delteil (1). Un livre qui ne date pas d’hier. Il parut en 1929, succédant à d’autres « études deltheiliennes » consacrées à Jeanne d’Arc, François d’Assise et La Fayette. Delteil historien ? Allons donc ! Il annonce lui-même la couleur : « On rêve rouge et l’on vit gris, hélas ! Seul me passionne le rêve rouge. Je ne suis pas assez barbu pour être historien ».
Ce que Delteil aime chez Napoléon, c’est le rêve. Tout le reste, Austerlitz, le couronnement, Waterloo n’est, pour employer un mot d’auteur, que « foutrasie », qu’il appelle aussi « l’interrêve », c’est-à-dire les étapes qui le mènent vers son Graal. Car « Pour un tel homme, être empereur de France, ce n’est hélas ! qu’un pis-aller, qu’un alibi… ».
Le Napoléon de Delteil n’est pas celui qu’on croit. C’est un « fou » qui tente d’appliquer à la lettre le cri que poussera plus tard un autre fou nommé Jésus II : « Ce que tu rêves, fais-le ! » Il vient de loin, pourtant car il n’a rien pour lui : « Qu’il est petit ! Un maigre garçon de la Méditerranée, aux joues jaunes, au cheveu plat… Qu’il est pauvre ! » Mais il est prédestiné : « C’est un Corse et c’est un Méditerranéen. Les races lèvent autour d’un centre. Un fleuve, une montagne, ne sont pas frontières, mais noyaux. Il y a la nation Alpes, la nation Rhin, la nation Méditerranée, écharpe étincelante qui lie les peuples bruns. Napoléon est le suprême fils du peuple brun. Il plonge par toutes ses glandes dans le plasma Méditerranée, dans l’antique lac qui enfanta les Héros et les Dieux ».
Ce petit Corse « qui avait faim à l’âme » descend des pharaons, d’Alexandre, de César. Comme l’arc-en-ciel qu’il poursuivait en vain dans son enfance et auquel, au bord d’un précipice, « pleurant et bavant de rage », il lançait des cailloux, il gardera toujours l’Orient en point de mire. Un Orient qui s’appelle les Indes et qui, comme l’arc-en-ciel, lui échappera.
« Un beau jour, une bande d’enfants matinaux secouent en riant ce prunier bleu : la France. Il en tombe des prunes rouges qui enivrent les lèvres du monde ». C’est beau, la Révolution, sous la plume de Delteil. Mais pendant qu’on se bat glorieusement à Jemmapes et à Valmy, le capitaine Bonaparte se fait étriller dans sa Corse natale qu’il fuit en catastrophe. Il vit alors quelques années de dèche à Paris, les mêmes que Delteil dit avoir connues lorsqu’il y débarqua de son Languedoc : « Ainsi allais-je, mes pauvres souliers de papier trempés jusqu’à la garde, mes petits pantalons provinciaux flottant à vau-l’eau le long de mes tibias, et un honnête chapeau des dimanches posé à angle droit sur mon front, comme pour empêcher mon rêve de s’envoler dans les astres ».
Son rêve, Bonaparte le garde en lui dans l’adversité. « Attendre, attendre, à l’affût de la moindre occase, de la moindre étoile ». Et « par la grâce de son épée », il le verra enfin à sa portée en étant nommé à la tête de l’armée d’Italie.
Dès lors, sa voie est toute tracée : celle qui mène aux Indes. Il a gagné « son étoile à la sueur de son front » et, désormais, il fonce : campagnes d’Italie et d’Égypte, la gloire, mais son rêve à lui – être Empereur d’Orient ! - « se casse le nez » face aux Turcs à Saint-Jean d’Acre. « Voilà sans doute sa plus grande défaite, pire mille fois que Waterloo, si les chutes de cœur sont pires que les glissades de pied », s’exclame Delteil.
Comme tous les conquérants, Napoléon reste un éternel hors-la-loi. Pillages, viols, massacres, l’horreur qu’il a lancée s’accomplit pendant que lui, sous un laurier, il dort. Voilà de nouveau la folie introduite, celle d’un homme qui sème la violence pour récolter le rêve. Elle mènera l’empereur à la campagne de Russie, autre route vers les Indes barrée par l’incendie de Moscou.
Delteil fait silence sur la suite de « l’épopée » - les Cent jours, Waterloo - et nous amène directement à Sainte-Hélène, terminus du voyage qu’il voit comme un drame à la fois « sinistrement dégueulasse » et « à se tordre de rire », bref, « c’est du Shakespeare tout à fait ».
Delteil a de la sympathie pour son Napoléon. Il le « sent » comme ça, rêveur à lier comme on dit fou. Il lui ressemble, pardi. Pire : « Comme je le reconnais ! Ah ! Il faut que j’en fasse l’aveu, s’il prend ainsi ma plume et mon cœur, c’est qu’il m’est figure et modèle. Si je le sens, c’est qu’il est moi… »
Napoléon-Delteil. Jeanne d’Arc-Delteil. François d’Assise-Delteil. Don Juan-Delteil. Jésus-Delteil. Voilà les facettes de notre saint Joseph. Alchimiste du verbe, Rimbaud paléolithique, fils de Rabelais et frère aîné de Boris Vian, il prouve à chaque page qu’en littérature la forme c’est le fond.
Et que le style c’est Delteil.

Bernard Revel

 

(1) « Il était une fois Napoléon » de Joseph Delteil, Hachette 1929, réédité en 1983 par Denoël-Collot et en 1997 par La Bartavelle.

Illustration : couverture du roman graphique de Vincent Mottez et Bruno Wennagel
« Moi Napoléon » (Ed. Quelle Histoire).

 

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