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Publié par Chantal Lévêque

Premier sang, éditions Albin Michel, 173 pages, 17€

C’est un énorme soupir de déception, parfaitement audible de tous, qui a parcouru la salle dès que le journaliste a annoncé la fin de l’interview*. Depuis presqu’une heure, dans cet ancien théâtre alsacien, le public était suspendu aux lèvres d’Amélie Nothomb venue présenter son dernier livre Premier sang, prix Renaudot de l’année. Beaucoup se sont ensuite précipités vers le grand escalier qui menait à la salle des dédicaces. Deux heures plus tard, il était toujours aussi encombré. Les gens patientaient calmement…

Ce livre fut certainement pour elle le plus poignant à écrire et pour nous celui qui nous offre, comme jamais elle l’a permis, une part très intime d’elle-même. Elle l’a écrit alors qu’elle venait de perdre son père. Sans enterrement digne de ce nom : le monde entier était sous cloche ! Ainsi qu’elle nous le confiait sur la scène, très simplement, sa longue natte noire sagement rangée dans le dos et un verre de champagne à la main, il y a effectivement beaucoup d’elle-même dans le portrait de cet homme, Patrick, son père. Toute à son deuil, c’est sur son injonction, d’un ailleurs de tous inconnu, qu’il lui aurait soufflé l’idée d’écrire…
Écrire, pour elle, c’est « se mettre en danger ». Écrire pour grandir, « ne plus avoir 13 ans ». « Aller sur la ligne de front » pour échapper aux idées noires, agir… et rien n’est plus difficile que de finir un récit. « La lumière s’éteint au dernier mot ! ». Et alors vite, repartir…
Étonnant comme elle nous a confié cet après-midi-là, aussi clairement, les arcanes de son roman. Le lien entre le réel et la fiction ne fait pas mystère, tout est limpide et c’est comme si elle nous donnait les clefs de sa maison. Et nous avons eu accès à son univers personnel, à son intime, l’empathie emboîtant le pas tout naturellement.

Ces 173 feuillets nous emmènent sur les traces de son géniteur, lequel nous parle à la première personne du singulier. Singulièrement ! Son enfance à lui, sa « drôle de famille », ses amitiés, son mariage, ses études, son métier. Et comme c’est romanesque ! Tout à son image à elle.
Les premières pages auraient pu être les dernières : à 28 ans le voilà Consul au Congo, devant un peloton d’exécution, après avoir parlementé durant 4 mois avec les rebelles pour sauver la vie des ressortissants de son pays. Rien ne le prédestinait à un tel emploi. Orphelin de père, ce sont ses grands-parents maternels qui ont pris soin de lui comme d’un petit être très fragile. Sa mère, s’affichant comme une mondaine désœuvrée, sorte de Duchesse de Guermantes, se désintéresse de ce petit garçon qui ne fait que lui rappeler douloureusement l’absence de celui qu’elle avait tant aimé.

Mais voilà que sur avis de son grand-père, s’inquiétant de sa trop grande délicatesse, il se retrouve à Habay-la-Neuve, dans les Ardennes, pour y passer des vacances dans la famille paternelle. Alors nous entrons dans un monde fabuleusement excentrique. Un monde inimaginable. Digne d’un conte de Perrault. Un château en ruine, un ogre poète, père de 6 enfants qu’il délaisse outrageusement, ne leur octroyant que des croûtons de pain et à peine une couverture dans le grenier glacial qui leur tient lieu de dortoir. Une mère qui plante de la rhubarbe dans le jardin pour en faire des compotes, faute de mieux. Mais qu’est-ce que cela pour Patrick, alors que la liberté est totale dans cette étrange famille ? Et il y a toute cette tribu qui l’entoure ! Adieu l’ennui et la solitude.

Les romans d’Amélie Nothomb fourmillent de ces atmosphères extravagantes. Ses personnages sont toujours décrits comme des êtres bizarroïdes aux noms impossibles (sauf exception ici, rien que de plus banal : Pierre, Jacques, Simon) et leurs comportements répondent à des situations hors normes où le diabolique le dispute au féerique, l’inquiétant au saugrenu, tant et plus que l’ironie, la malice et la drôlerie ne sont jamais bien loin. L’originalité est la première de leurs qualités : c’est à se demander comment travaille son imaginaire pour accoucher de telles idées. Premier sang ne déroge pas à la règle, sauf peut-être qu’on y trouvera quelque chose de plus profond, de plus vrai, de plus touchant. Il suffit parfois de forcer le trait pour obtenir du romanesque, pour fabriquer du merveilleux ou de l’absolument terrifiant… et lorsqu’on écoute parler cette femme (femme-enfant, je trouve, si spontanée et naturelle) qui sait si bien raconter une histoire, la théâtraliser de cette voix grave et avec ce regard noir pour dire à quel point le gouffre était profond, il n’y a pas loin jusqu’à ses mots couchés sur la page. Des mots qui augmentent, métamorphosent, transfigurent la réalité, avec ça et là une once de préciosité. Forcer le trait avec humour et grandiloquence pour transformer le dysfonctionnel, le douloureux en tragi-comédie, en farce burlesque, en conte, en fable… « Pour écrire, il faut quelque chose de positif. » nous dit-elle. L’humour est de cette sorte-là, il sauve la mise !  

Ce 30ème roman, comme tous les autres et parce qu’ils sont écrits de cette plume légère et épurée, se dévore d’une bouchée. Il est à marquer d’une pierre blanche, il dépasse de plusieurs têtes bien des précédents, mais surtout il sera pour l’autrice quelque chose qui aura certainement participé à sa maturité… On n’est plus la même quand on a perdu son père.
« Il ne faut pas surestimer la rage de survivre », c’est une phrase mise en exergue, et c’est cette rage de survivre qui a sauvé son père, comme elle l’a aidée à survivre elle-même.  Comme elle lui a permis d’être là, sur cette terre, et d’écrire…
Reste à trouver la signification de ce titre évocateur. Ce « premier sang », serait-ce celui de la violence, de la puberté ? Ou celui de son grand-père mort si jeune lors d’un exercice de déminage avant la seconde guerre. Et l’histoire qui se répète. Son père lui-même qui s’évanouit à la vue du sang… Il n’y a qu’Amélie, l’Aimée de son père, la même, la pareille, qui puisse nous en dire plus.

Chantal Lévêque

* Le 26 novembre dernier au Festival du livre de Colmar. Photo L’Alsace / Hervé Kielwasser.

 

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P
Très belle note de lecture, bravo Chantal Lévêque. "On n'est plus la même quand on a perdu son père".
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