Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Bernard Revel

L’abbaye de Lagrasse, avec ses treize siècles d’histoire, est un des joyaux de l’Aude. Les abbayes, devrions-nous dire, puisque le vaste ensemble est coupé en deux : d’un côté, la partie publique qui appartient au Conseil départemental ; de l’autre, la partie privée achetée en 2004 par les chanoines réguliers de la Mère de Dieu, communauté traditionnaliste vouée à la règle de saint Augustin. Une présence peu appréciée des élus socialistes qui lancèrent en vain une procédure d’expropriation. Depuis, entre ces deux parties, le courant ne passe guère.

Dès leur arrivée, les moines aux blanches soutanes et au nombre de 36, se sont lancés dans une grande opération qu’ils ont baptisée, non sans malice, « le Grand Relèvement ». Ne pas confondre avec un quelconque remplacement, puisqu’il s’agissait de rénover le clocher et l’église et de créer une hôtellerie pour accueillir les fidèles (20.000 par an, selon eux).   
Un mur de Berlin séparant les deux abbayes, chacune a son entrée payante et sa propre clientèle. Comme aurait pu chanter Brassens, les catéchumènes d’un côté, les énergumènes de l’autre. Il faut dire que depuis 1995, le diable habite dans les lieux saints côté public avec la bénédiction des élus. Il a pour nom Banquet du livre, un événement parrainé par les éditions Verdier, au cours duquel, chaque été, écrivains et lecteurs philosophent, échangent, disputent sur des thèmes choisis dont Dieu n’est pas forcément le centre.
Voués à la prière, au silence et occupés à leurs travaux, les chanoines ont longtemps feint d’ignorer leurs turbulents voisins mitoyens. Mais en 2007, la coupe a débordé. Le Banquet du livre ayant choisi pour thème « la nuit sexuelle », d’après un livre de Pascal Quignard, avec au programme, la projection de films comme « Salo ou les 120 journées de Sodome » et « L’empire des Sens », la communauté religieuse en fut toute remuée. « Je souhaite de tout mon cœur qu’il ne s’agit pas d’une provocation », confia alors au Figaro le père abbé Emmanuel-Marie, alerté par des habitant du village qui, selon lui, y voient « une profanation de ce lieu à vocation spirituelle ».

La nuit du 9 août, des inconnus s’introduisent dans la librairie du Banquet et « bénissent » méthodiquement son contenu avec un mélange de gasoil et d’huile de vidange, détruisant plus de 10.000 livres.
Avaient-ils l’intention d’y mettre ensuite le feu ? Dieu a sans doute arrêté leur bras. L’autodafé fait grand bruit. « La liberté d’expression profanée à Lagrasse », titre La Dépêche.

La confession augustinienne aura sans doute absous les vandales. Le calme est revenu depuis, mais la hache de guerre n’a, semble-t-il, pas été complètement enterrée. Car voilà soudain que les chanoines s’entichent de littérature, organisant non pas un Banquet mais ce qu’on pourrait appeler une Cène du livre. Ils invitent discrètement, au fil des mois, quatorze écrivains - pas une seule femme - à venir passer un court séjour dans leur abbaye. Parmi eux, Sylvain Tesson, Frédéric Beigbeder, Jean-Paul Enthoven, Pascal Bruckner, Franz-Olivier Giesbert, Boualem Sansal.

Résultat de ce « grand voyage des écrivains » : un livre intitulé « Trois jours et trois nuits » que publient les éditions Fayard avec une postface du père Emmanuel-Marie. Chaque écrivain y va de son émerveillement pour la lumière, le silence, la beauté du lieu, à côté duquel, dans ce monde où « Vatican II a répandu le wokisme et la cancel culture » (Boualem Sansal), « l’immense expulsion de la haine, la cataracte de foutre et de sang qui s’appelle l’Histoire n’a aucune importance » (Sylvain Tesson).
Ce coup littéraire a été salué comme il se doit par Le Figaro Magazine qui en a publié des extraits sous le titre « Touchés par la grâce », France catholique, propriété de Vincent Bolloré, et autres publications proches des intégristes. Plus surprenant, Laurent Delahousse en a fait une belle promotion sur France 2, chaine publique, en invitant Tesson, Beigbeder et Giesbert qui ont chanté les louanges de cette église capable « d’accueillir tous ses enfants, même les pires » (Tesson). Giesbert a mesuré à Lagrasse « la force de la foi » et y a « vécu une résurrection ». Quant à Beigbeder, il n’en revenait pas d’avoir, avec son visage christique de barbu, séduit les moines blancs. « Ils m’ont pris pour le patron », s’extasia-t-il. Tout cela en trois jours et trois nuits seulement. Un vrai miracle.

Pour compléter le tableau, précisons que l’ouvrage est préfacé par Nicolas Diat, éditeur de Philippe de Villiers et du cardinal Sarah, convaincu du déclin de l’Occident menacé, selon lui, d’être « noyé et éliminé par une population d’origine islamique ». Une orientation qui rejoint la croisade de Vincent Bolloré et Eric Zemmour pour un retour aux valeurs chrétiennes.

Les organisateurs du Banquet du livre, n’apprécient guère cette concurrence sournoise. « On méprise, en l’ignorant ou le dénonçant, le travail que le Banquet du livre mène sur ces terres depuis 27 ans », s’insurge l’un de ses membres fondateurs Jean-Michel Mariou sur sa page Facebook. « Dans toute cette com, poursuit-il, nulle part il n’est question du village où vivent 500 habitants dont la majorité se méfient de ces drôles de paroissiens qui militent contre le mariage gay, l’avortement et tous les mouvements de progrès ».
Le mur entre les deux abbayes n’est pas près de tomber.

Bernard Revel

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article