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Publié par Bernard Revel

Kipling, Rousseau, Kafka 

J'aimais bien Rudyard Kipling, jadis. Ses enfants-héros, Mowgli, Kim, ses capitaines courageux, que je rencontrais dans les livres ou au cinéma, enchantaient mes jeunes années. Un jour, j'ai découvert son poème « If » célèbre surtout pour son dernier vers : « Tu seras un homme, mon fils. » Je le trouvais très beau. Je m'attachais surtout, il est vrai, à la musique des mots. J'avoue que je ne m'attardais guère, à l'époque, sur les conditions qu'il fallait remplir, selon Kipling, pour devenir un homme.
Il m'est arrivé de le relire, récemment, et j'ai réalisé à quel point ce texte était monstrueux.
L'écrivain s'adresse à son fils John. Nous sommes en 1910. J'essaie de me mettre dans la peau d'un gamin de 13 ans à qui son père dit : tu seras un homme, mon fils « si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir », si tu peux, « te sentant haï, sans haïr à ton tour, pourtant lutter et te défendre », « être dur sans jamais être en rage », « conserver ton courage et ta tête quand tous les autres les perdront » ...

Moi, John Kipling, fils d'un grand écrivain qui vient d'obtenir à 42 ans, le prix Nobel de littérature, je me retrouve devant ce mur qu'a dressé mon père entre l'enfant que je suis et l'homme qu'il voudrait que je sois. Ce mur est infranchissable. L'as-tu franchi, mon père ?  Était-il, pour toi, aussi haut ? S'il faut en passer par là pour être un homme, tu viens de me faire comprendre que je ne suis pas digne d'en être un.
Chaque père se souvient-il du fils qu'il a été, être faible et craintif vivant sous la protection et l'autorité de celui qui fut pour Franz Kafka par exemple, « cet homme gigantesque, mon père » ? Sans doute. Car lorsqu'on devient père, on ne cesse pas pour autant d'être un fils.
Je suis passé de l'état de fils à celui de père sans avoir noté un quelconque changement dans ma nature profonde. Le seul changement était extérieur. Soudain je pouvais exercer mon pouvoir sur un enfant. Je représentais pour lui la force suprême. Dans son traité sur l'éducation, « L'Emile », Jean-Jacques Rousseau estime qu' « un père, quand il engendre et nourrit des enfants, ne fait en cela que le tiers de sa tâche. Il doit des hommes à son espèce, il doit à la société des hommes sociables, il doit des citoyens à l'Etat. »
Comme le métier de père ne s'apprend pas, chacun fait ce qu'il peut, qu'il ait ou non rempli les conditions fixées par Kipling pour être un homme. Il y a de tout chez un père, de l'autorité, de la violence, de l'intolérance, de l'amour, de l'indulgence et de la compréhension. Le dosage varie de l'un à l'autre. Lorsqu'on dit « tel père tel fils », cela ne signifie pas que le fils est destiné à devenir comme le père, mais plutôt qu’il est marqué à jamais par lui. Il peut en être fier. Il peut en souffrir. Il peut se couler dans le moule ou se révolter.

Kafka fut la victime de son père. En 1919, à l'âge de 36 ans, il lui écrit une lettre qu'il n'osera jamais lui envoyer. Ce texte est le long cri de souffrance d'un fils. Il pourrait être la réponse au poème de Kipling. Enfant, « j'étais déjà écrasé par la simple existence de ton corps... Tu étais pour moi la mesure de toutes choses... De ton fauteuil, tu gouvernais le monde... Tu pris à mes yeux ce caractère énigmatique qu'ont les tyrans dont le droit ne se fonde pas sur la réflexion, mais sur leur propre personne... Ta personne faisait autorité en tout... On était absolument sans défense devant toi... Toi qui faisais si prodigieusement autorité à mes yeux, tu ne respectais pas les ordres que tu m'imposais... Je perdis l'usage de la parole... »
Le père occupe une grande place dans l’œuvre de Kafka. Comme dans « La Métamorphose » où il est le premier à rejeter Grégoire Samsa transformé en insecte immonde, il ne supporte pas un fils qui n'est pas à son image. Et le fils n'a pas d'autre choix que de s'enfuir ou mourir. « Il m'arrive d'imaginer la carte de la terre déployée et de te voir étendu au travers de toute cette surface, écrit Kafka à son père. Et j'ai alors l'impression que seules ne peuvent me convenir les contrées que tu ne recouvres pas ou celles qui ne sont pas à ta portée. »
D'une certaine manière, tout père est un tyran, Kipling le premier qui fixe à son fils des règles qu'il n'a sans doute pas lui-même suivies. « Hommes, soyez humains », supplie Rousseau dans « L'Emile », « c'est votre premier devoir : soyez-le pour tous les états, pour tous les âges, pour tout ce qui n'est pas étranger à l'homme. Quelle sagesse y a-t-il pour vous hors de l'humanité ? Aimez l'enfance, favorisez ses jeux, ses plaisirs, son aimable instinct. »
L'auteur des « Rêveries du promeneur solitaire » donne, hélas, de belles leçons que sa propre vie contredit. Il eut cinq enfants. Il les confia tous dès la naissance, contre la volonté de leur mère (« elle obéit en gémissant »), aux « Enfants-Trouvés », institution qui était « un immense mouroir ». 
L'abandon, en cette moitié du dix-huitième siècle « constituait un infanticide à peine déguisé. » Jean-Jacques ne fut pas un père indigne. Il ne fut jamais père. Il se débarrassa du poids de la paternité.
« Plus indifférent sur ce qu’ils deviendraient et hors d’état de les élever moi-même, il aurait fallu, dans ma situation, les laisser élever par leur mère qui les aurait gâtés et par sa famille qui en aurait fait des monstres. Je frémis d’y penser. »  (Les rêveries du promeneur solitaire, neuvième Promenade).
Pour ses propres enfants, il ne fut pas humain.
Le père n'est pas un héros. Il n'est pas cet homme que Kipling a donné en modèle à son fils. John fut tué sur le front en 1915. Il avait 18 ans. Il est parti en emportant l'image redoutable d'un père inaccessible. Et Kafka partit en 1924 avec la même image qui fit son malheur.
Les fils doivent la détruire pour être capables de dire un jour : tu n'es qu'un homme, mon père. C’est ainsi qu’ils deviennent des hommes à leur tour.

Bernard Revel

(Légendes photos)

1. Rudyard Kipling et son fils John.

2. Kafka père et fils (montage).


 

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C
Belle réflexion au sujet de la paternité.
Peut-être user de ces injonctions, de Kipling... juste comme un idéal.
D'ailleurs ne finit-il pas par ces mots, aussi :
"A toi la Terre appartient, et tout ce qu'elle contient"  ?
A lire aussi, pour connaitre les raisons pour lesquelles Kipling a écrit ce texte, de Pierre Assouline
"Tu seras un homme, mon fils"
Un Homme !
Si je peux me permettre...
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