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Publié par Bernard Revel

Lignes de crêtes 297 pages, 18€
Libres esclaves 275 pages, 16€

Cap Béar éditions.

Révélée en 2010 par Les Dames de Paulilles, Nicole Yrle a trouvé dans son pays nord-catalan d’adoption, où elle vit depuis bientôt trente ans, sa principale source d’inspiration. Cette ancienne professeure de Lettres classiques qui termina sa carrière au lycée Arago, a étanché sa soif de connaissance dans le passé lointain ou proche d’une région qu’elle aime passionnément pour nous la transmettre, avec un grand talent de conteuse, sous forme de romans historiques ou policiers. Son œuvre déjà considérable compte aussi des nouvelles, des essais (dont un sur Camus) et des livres pour la jeunesse. Elle a aussi contribué à sortir de l’oubli François de Fossa en racontant en deux volumes la vie romanesque de ce compositeur né à Perpignan peu de temps avant la Révolution.
Ses deux derniers romans nous plongent dans deux époques bouleversées que cinq siècles séparent. Malgré les profonds changements intervenus de l’une à l’autre, ils nous montrent que pour les pauvres gens ballottés par l’Histoire, souffrances, courage et espoir sont toujours les mêmes.
 

Ainsi, dans Lignes de crêtes, publié en 2020, suivons-nous, entre Retirada et Aiguat, la dramatique destinée d’une famille de Llanars (province de Gérone), fuyant les troupes franquistes pour aboutir, par des sentiers de muletiers culminant au col de Neufonts, du côté de Fontpédrouse. Le bourrelier Andreu, sa femme enceinte Nùria et leur fils de 10 ans Jordi, affrontent de terribles épreuves dans le froid de février qui rend leur marche en altitude, entre Espagne et France, épuisante et périlleuse. « Tu sais, confie Nùria à son mari, en marchant accrochée à toi qui tenais Jordi, dans les rafales de vent, le brouillard et la neige, je me disais que notre vie désormais serait comme cette ligne de crête, souvent étroite, entre deux précipices qu’on ne verrait pas toujours, mais je me sentais en sécurité : nous étions arrimés ensemble et cela nous rendait forts, même le bébé, blotti dans mon ventre. » Mais Andreu n’arrivera en Conflent qu’avec son fils et, dans ses bras, Mireia, née quelques heures plus tôt dans une baraque.

Accueillis par des éleveurs dans un hameau proche de Prats-Balaguer, les fugitifs semblent avoir enfin quitté la dangereuse ligne de crête sur laquelle vacillait leur vie. Josep Rubira, sa femme Rosa et leur fils Lluis adoptent leurs « frères » catalans venus du Sud. Mais l’époque est cruelle. L’afflux de réfugiés est bientôt ressenti par la population comme une menace. On les appelle « les rouges ». Andreu risque d’être arrêté par les gendarmes et envoyé dans un camp. Il doit s’enfuir, confiant Jordi et le bébé aux Rubira qui, pour protéger ces derniers, décident d’aller vivre en Haut-Vallespir, près du village du Tech où ils ont de la famille. Et c’est là, alors que la guerre a éclaté, que les frappe l’Aiguat.
Nicole Yrle restitue avec une remarquable précision dans les descriptions l’intensité dramatique de la catastrophe qui ravage édifices et cultures et emporte humains et animaux. La vie reprendra le dessus. La guerre finira. Des hommes ne reviendront pas. Mais les « revenants », comme Andreu, resteront marqués à jamais : « Les mois avaient beau passer, il était enfermé dans le camp de Mauthausen. Il ne croyait pas réussir à en sortir un jour. Il serait toujours seul. »

Le Roussillon, près de cinq siècles plus tôt, plus précisément entre 1453 et 1461, a connu d’autres soubresauts qui le firent chavirer de la prospérité à la misère la plus noire. Lorsque débute Libres esclaves, le dernier roman de Nicole Yrle, Perpignan est « une ville érigée en commune, administrée par des consuls élus ». Le commerce et plus particulièrement l’industrie drapière, font sa richesse et sa renommée, en Catalogne et bien au-delà. Parmi les marchandises qui sont débarquées dans le port de Collioure, figurent les esclaves. L’une d’eux, ce jour-là, est une fille de 12 ans arrachée à sa famille dans le Caucase. « Tu t’appelleras Caterina », lui ordonne le marchand. Du jour au lendemain, Aziadé n’existe plus. « Tu es une esclave, c’est-à-dire rien, une chose qu’un maître achète, loue, utilise, vend à sa guise », lui dira un jour une compagne d’infortune. Devenue la propriété d’un maître drapier qui considère, « en homme de son temps », que « les esclaves sont assimilables à des objets qui n’ont pas d’émotions », Catarina éprouvera en permanence, dans son cœur et dans son corps, la portée de ces mots.
Arrivé le même jour qu’elle à Collioure, le jeune Abdallah, capturé en Afrique, et devenu par dérision Baffumet, travaille jusqu’à la limite de ses forces dans les champs de son propriétaire et ne rêve que de fuir à Toulouse où l’esclavage est interdit. Il paiera cher sa tentative. Mais tous les maîtres ne sont pas des bourreaux et Catarina comme Abdallah trouveront un répit, l’une, provisoirement, chez un artisan teinturier, l’autre chez un apothicaire. Ils se rencontreront, s’aimeront et, après bien des épreuves, connaitront enfin une liberté chèrement payée.
Leur destin de simples esclaves ne pèse guère lourd dans un pays catalan devenu l’enjeu d’une lutte entre le roi d’Aragon, le roi de France Louis XI et la Generalitat de Barcelone. Cultures ravagées par les armées, villages pillés, population affamée, parfois contrainte au cannibalisme, la « terre roussillonnaise martyrisée » mettra du temps à se relever. « Les Perpignanais étaient en train de découvrir ce qu’était la servitude », se disait l’esclave Abdallah devenu Jordi. « Pour un peu, il y aurait vu un juste retour des choses ».
Tout en nous attachant à l’histoire de ses personnages, Nicole Yrle, par un sens méticuleux du détail (description des vêtements, des métiers, des savoir-faire), l’usage de vieux mots, l’apport de notes édifiantes, marie, sans nuire au plaisir de lecture, littérature et pédagogie. Une réussite.

Bernard Revel

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