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Publié par Michel Lloubes

Anéantir « Éditions Flammarion, 736 pages, 26 €)

En ces temps de médiocrité politico-électorale, transformer en personnages de fiction de certifiés mais très ennuyeux hommes et femmes politiques, est-il le seul moyen de les rendre vivants et proches des grands questionnements vitaux pour notre humanité ? D'autant que les bonnes questions la concernant ne sont que rarement posées en une République libérale qui ne compte pourtant plus ses sujets de mécontentement !
Michel Houellebecq, lui, ne s’y est pas trompé en nous emmenant en ce quartier ministériel de Bercy où son héros, Paul Raison, bras droit de Bruno, Lemaire évidemment, surfe fièrement sur le haut d’une vague qui porte le must, individuellement identifiable, de notre gotha politico médiatique. Entre autres, Macron, annoncé réélu en 2022, et Hanouna, qui lui succédera en 2027 pour assurer une transition favorable au grand retour de l’Emmanuel pseudo ricordien*, cinq ans après ! On pourrait croire à un pamphlet visionnaire, mais non, et c’est là que le ton houellbecquien se surpasse, on y croit, ou plutôt, on se laisse délicieusement conter, même si l’on est de gauche, ou l’on se croit en être…
 

Par chance, Paul Raison a une vie privée, c’est même elle qui occupe l’essentiel du roman ; indifférent envers son épouse, malheureux avec son frère, largué par son père, et voilà que ce dernier sublime un AVC qui, ô miracle, retisse les liens familiaux et conjugaux cruellement distendus : « Famille et conjugalité, tels étaient les deux pôles résiduels autour desquels s’organisait la vie des derniers Occidentaux en cette première moitié du XXIème siècle. D’autres formules avaient été envisagées, en vain, par des gens qui auraient eu le mérite de pressentir l’usure des formules traditionnelles, sans pour autant parvenir à en concevoir de nouvelles, et dont le rôle historique avait donc été entièrement négatif. La doxa libérale persistait à ignorer le problème, tout emplie de sa croyance naïve que l’appât du gain pouvait se substituer à toute autre motivation humaine, et pouvait à lui seul fournir l’énergie mentale nécessaire au maintien d’une organisation sociale complexe. »
Il faut parfois lire deux fois, mais le gentil Michel vous enrobe le tout dans un tableau complet, patraque ou prophétique, entre le Bosch de l’enfer du Jardin des délices et les sirupeuses allégories de Puvis de Chavannes.
Vaste patchwork sociétal : les attentats, les groupes identitaires, les EHPAD, vegans, sorcières, services secrets, migrants, et la foi et les chrétiens en un simili alléluia surprenant et peut-être salutaire… Rien n’est laissé de côté de cet aujourd’hui macaque, il le survole ou disserte longuement, il théorise et argumente, mais à aucun moment ne largue le lecteur, assommé certes, mais immanquablement séduit par le génial centripète.
Cela dure 600 pages, et il en reste encore cent. Peut-être les meilleures, en tout cas les plus fortes, les plus dures aussi, surtout pour les lecteurs très avancés dans leur retraite, un âge où se vit très mal l'excès de détails en comorbidité. Les ci-dessus concernés devront donc s’accrocher, mais ils le feront, pour finir comme tous, une main devant, une main derrière, anéantis, certes, mais finalement contents d'une si édifiante et passionnante lecture !
Incontestablement le meilleur roman de Michel Houellebecq... D'ailleurs, je n’en ai lu aucun autre.

Michel Lloubes 

* Ricordien : disciple du philosophe Paul Ricœur (1913-2005) dont Emmanuel Macron fut, à 21 ans, l’assistant éditorial.
* Portrait de Michel Houellebecq : Afp.

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