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Publié par Christian Di Scipio

Entre deux Mondes d’Olivier Norek

Editions Michel Lafon 2017 et Pocket 2018 (370 pages, 7, 70 €)

Olivier Norek nous propose un bon polar, mais surtout un document vérité saisissant sur ce que fut la Jungle de Calais. Né à Toulouse en 1975, après une carrière dans la police, Olivier Norek se consacre à l’écriture, alternant les enquêtes du Capitaine Coste avec d’autres romans : Entre deux mondes (2017), Surface (2019) et Impact (2020).

Un bon polar, c’est plus qu’un polar… Certes, à la base il faut une bonne histoire, une enquête à même de tenir le lecteur en tension, à même de lui donner envie de tourner les pages, mais le plus, est de tisser en arrière-plan un écran qui nous renseigne sur un fait d’actualité.
De ce point de vue, Entre deux mondes remplit toutes les cases. Le roman nous renvoie à une effroyable réalité, celle des réfugiés qui s’entassent dans la « jungle » de Calais dans l’espoir de traverser le bras de mer qui les sépare de la Grande-Bretagne. En cette année 2016, le dictateur Bachar al-Assad que tout le monde donnait perdu, renversé qu’il allait être par une opposition démocratique issue du Printemps arabe, a bénéficié du secours de son ami Poutine. Sous prétexte de détruire les musulmans fanatiques de Daesh qui contrôlent une partie du territoire syrien, les sbires du petit dictateur du Kremlin se sont surtout attachés à détruire tous les quartiers de Damas peuplés d’opposants au régime de Bachar et de raser des villes entières comme Alep. Ces massacres à coups de gaz de combat et de bombes incendiaires vont durer des mois et entraîner la fuite de dizaine de milliers de Syriens. Parmi eux, Adam Sarkis un policier de haut rang qui sent la menace se préciser à son endroit. Il ne doute pas qu’il sera bientôt emprisonné et exécuté comme d’autres cadres de la société syrienne parce que suspectés de sympathie pour le mouvement démocratique. Et ce, d’autant que son destin ne tient qu’au courage d’un de ses amis soumis à d’atroces tortures. Cette première partie du roman décrit l’atmosphère mortifère régnant au sein de l’appareil d’Etat syrien. On pense au Zéro et l’infini d’Arthur Koestler ou à 1984 d’Orwell. Sauf qu’en plus, les nervis de Bachar et de Poutine assaisonnent leurs interrogatoires d’une violence sanguinaire au-delà de l’imaginable.
Adam décide de fuir avec sa famille. En payant au prix fort deux places sur un bateau de fortune pour son épouse et sa fille, il pense les avoir mises en sécurité. Elles débarqueront en Italie et de là pourront se rendre dans la jungle à Calais où il les rejoindra plus tard. Mais tout ne se déroulera pas comme prévu. L’intrigue qui suit est ficelée de main de spécialiste par Norek, cela ne nous surprend pas car dans ce domaine il a fait ses preuves.
Le grand intérêt du récit est de nous faire pénétrer dans le cœur de la Jungle de Calais, un monde à part, une ville poubelle qui renaît de ses cendres à mesure que les autorités préfectorales ordonnent sa destruction à coups de pelleteuses et de bulldozers.
On la découvre à travers le regard d’Adam Sarkis qui a réussi à traverser tous les périls pour retrouver là sa femme et sa fille. Ce que le lecteur sait, c’est qu’il ne les reverra jamais. Elles ont été jetées par-dessus bord par un passeur libyen.

Un monde à part

Norek, au prix d’une enquête qu’on imagine longue et minutieuse nous fait pénétrer dans l’organisation de cet endroit improbable, une ville faite de tentes et de constructions précaires à base de morceaux de planches, de vieux cartons et de bouts de plastiques. Tout cela s’organise autours d’une grande rue où toutes sortes de commerces permettent aux réfugiés d’acheter de quoi se fournir du nécessaire : de la nourriture, des vêtements, de la drogue ou des téléphones. Dans ce chaos, deux ethnies se partagent une sorte de gouvernance tacite de cette société de miséreux forte de 10 000 résidants : les Afghans qui règnent par la violence en contrôlant tous les trafics et les Soudanais plus pacifiques et plutôt bienveillants. Les seuls étrangers tolérés par les maîtres afghans dans cet endroit qui ne connaît que la loi du plus fort sont les humanitaires ou les militants du mouvement No Border.
Et les flics dans tout ça ? Ils restent à l’écart et n’interviennent qu’en cas de viol ou de meurtre. Erika, la policière qui chaperonne le commissaire Bastien Miller, nouvellement nommé, explique qu’ici « on n’est pas sur une immigration économique mais sur un exil forcé ». Elle ajoute que ce serait un peu inhumain de leur coller une procédure d’infraction sur la législation des étrangers et de les renvoyer chez eux. Pour conférer un semblant de logique à cet arrangement avec le droit, les autorités ont créé pour les résidents de la Jungle un statut de « réfugié potentiel ».
C’est dans cet univers hors la loi, qu’une intrigue criminelle déroule une pente romanesque saisissante, pleine de rebondissements autour du destin de Kilani, un jeune Africain sans âge et sans voix. Pourquoi n’est-il pas dans la partie du camp protégée de la cupidité des mâles, là où vivent les femmes et les enfants ?  Mais Kilani, dont on découvre la vie passée effroyable, est-il encore un enfant ? N’a-t-il pas cessé de l’être lorsqu’on lui a mis dans les mains un fusil presque aussi grand que lui ? Le bon flic, le brave Syrien et l’énigmatique enfant du malheur entraînent le lecteur dans une course à la mort pour la vie dont il ressort bouleversé. Oui, cet Entre deux mondes est bien plus, tellement plus, qu’un bon polar !

Christian Di Scipio

 

10.000 "habitants" dans la jungle

La Jungle doit son nom à un malentendu linguistique : les premiers arrivés, des Iraniens, ont vu un petit bois bordant le terrain vague où ils installèrent leurs abris de fortune. Ils ont appelé l’endroit la forêt en langue perse jangal qui devint jungle prononcé à l’anglaise.
En 2016, à l’époque du roman de Norek, la jungle s’étend sur un terrain sablonneux d’une vingtaine d’hectares, qui avait servi de décharge jusqu’en 2000.
Un accord entre la France et la Grande Bretagne fixe à Coquelles, près de Calais, le lieu des contrôles des personnes empruntant l’Eurotunnel. Pour éviter ce point de passage, de nombreux migrants essaient de passer illégalement et se regroupent dans cette jungle. Les guerres du Moyen Orient, d’Afghanistan provoquent l’arrivée massive à Calais de migrants en situation irrégulière. Ils s’ajoutent aux nombreux Africains déjà présents, comme les Soudanais, fuyant leur pays en proie à la guerre civile.
En 2016, la jungle déborde de près de 10 000 réfugiés. C’est cette situation que décrit Norek. Aujourd’hui, après de nombreuses actions visant à répartir les réfugiés dans diverses villes françaises, la jungle n’est « habitée » que par quelques centaines de personnes.


CDS

 

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