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Publié par Bernard Revel

Rêver debout de Lydie Salvayre
Éditions du Seuil, 201 pages
Lydie Salvayre a obtenu avec ce roman le prix 2022 des Vendanges littéraires. Elle sera à Rivesaltes le 2 octobre.

« Monsieur, je vous le dis tout net, je ne suis pas d’humeur à rire… »
Voilà un livre qui commence mal. S’attaquer frontalement à un tel génie, il fallait oser ! Quatre siècles après la parution de L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, le chef d’œuvre des chefs d’œuvre célébré dans le monde entier, traiter de la sorte son auteur, c’est le sacrilège absolu. Et plus on avance dans la lecture, plus les coups redoublent. Même lorsqu’il fut prisonnier des Barbaresques à Alger, le pauvre Miguel de Cervantes n’a jamais dû subir pareil passage à tabac.
Mais qu’est-ce qui lui a pris, à Lydie Salvayre ? Le prix Goncourt qu’elle a reçu en 2014 lui est-il monté à la tête ? C'était un beau roman, Pas pleurer, plongée dans la guerre d’Espagne à travers les souvenirs de sa mère et le témoignage indigné de l’écrivain Georges Bernanos. Et ce n’est sans doute pas un hasard si, évoquant le courant libertaire de l’été 36, elle note que « c’est en Espagne, patrie de l’ingénieux Don Quichotte… que ce courant trouva son expression la plus haute ». La phrase n’annonce-t-elle pas Rêver debout, titre qui peut tout aussi bien définir les Républicains espagnols que celui que Sancho surnomma le « Chevalier à la triste figure » ?

Ah, Lydie Salvayre lui en veut, à Cervantes, de tant le dénigrer. Dans les lettres quotidiennes qu’elle lui adresse, elle ne lui épargne rien. « Votre obstination à malmener votre hidalgo, franchement m’exaspère. » Elle passe en revue les sévices qu'il fait subir à son « héros ». Il le traite de fou, il lui inflige les pires cruautés et violences, nous fait rire de ses chutes, de ses échecs, de ses erreurs et même de son physique, se moque du « couple » qu’il forme avec Sancho et traite « avec un petit sourire narquois des plus détestables » son amour pour Dulcinée.
Et alors ! s’insurge Lydie Salvayre. « J’ai une certaine propension à m’emballer », reconnait-elle. Et elle fonce et nous emballe en même temps. Elle s’emploie d’un bout à l’autre du roman à corriger l’image caricaturale que donne Cervantes. Pour cela, les arguments les plus convaincants ne lui manquent pas. Car elle a raison, bien sûr. Don Quichotte n’est pas un pitre. Las de rêver dans les livres, « il va s’engouffrer tout entier dans l’humaine cohue… élargir la réalité aux dimensions de son rêve… il ne restera plus à la porte du monde ».
Cette exigence qui l’habite et le pousse à toujours revenir au combat malgré les cruelles déconvenues, n’est-elle pas celle des artistes, des inventeurs de génie ? Sans elle, « y aurait-il des chefs d’œuvre immortels » ?  
Le problème de don Quichotte c’est son « irrémédiable solitude » face à « l’injustice des puissants et l’immunité des salauds ». D’où ses échecs. « Le Quichotte échoue, note en passant Lydie Salvayre, comme nous sommes peut-être en train d’échouer aujourd’hui devant la sauvegarde de la planète ». « Son rêve se fracasse sur les récifs de la réalité ». Mais il ne dépose jamais les armes. C’est, s’enthousiasme-t-elle, « un looser magnifique ». En bon Espagnol, il est, selon elle, « anar jusqu’à la moelle ». Et, je la cite, « en un mot, je suis fan ».

On l’a compris, bien sûr, sa colère envers Cervantes est feinte. Elle lui avoue enfin dans les dernières pages, « avec ce qu’il faut de décence et de retenue », toute l’admiration qu’elle lui porte. N'a-t-il pas réussi, à travers son immortel personnage, à exprimer, dans l’Espagne de l’Inquisition qui « bâillonne les bouches en même temps qu’elle incite à la délation », des pensées qui, sous une tout autre forme, l’auraient fait condamner. Ce faisant, usant à la perfection de jeux, de stratagèmes, de chausse-trapes, de masques, « vous avez, lui dit-elle, en quelque sorte inventé le roman ». Mais ce n’est pas tout : « Votre livre simplement m’éclaire sur mon actualité, et me révèle que cette violence monstrueuse que vous nous jetez à la gueule s’est continuée jusqu’à nos jours ».
D’où son espoir que « des don Quichotte nouveaux tournent enfin leur colère contre les dieux de plâtre, et nous ouvrent la marche ».
Et ce cri qu’elle pousse au début du livre retentit encore quand on tourne la dernière page : « Reviens mon Quichotte ! Reviens vite avant qu’il ne soit trop tard ».

Bernard Revel

 

Portrait de Lydie Salvayre : photo Jacques Lahousse.

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