Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Bernard Revel

La grande dame des Aspres est décédée le 16 décembre 2021, à l'âge de 98 ans.

Elle avait obtenu le prix Vendémiaire des Vendanges littéraires 2012 pour son livre Voyage autour de mon jardin (Editions Trabucaire, préface de Jean-Paul Pelras).
Adrienne Cazeilles est née à Camélas (Pyrénées-Orientales) en 1923. Elle est l'auteure de Quand on avait tant de racines paru en 1977, inspiré pas le grand incendie qui ravagea les Aspres. Le livre eut un grand retentissement et lui valut notamment d'être invitée à l'émission Radioscopie de Jacques Chancel. Il fut réédité en 2003. Elle publia en 1984 Alors, la paix viendra, recueil de chroniques sur la nature et les menaces sur l'environnement.

Voici ce que nous écrivions en 2012 sur Voyage autour de mon jardin, son livre-testament.

Nous publions à la suite un extrait du livre de Jean Rouaud L'avenir des simples, prix 2021 des Vendanges littéraires, dans lequel le prix Goncourt 1990 rend hommage à Adrienne.

Le jardin d’Adrienne n’est qu’un petit bout de terre que le grand-père de son grand-père avait défriché bien avant la Révolution, « autour de quelques sources parcimonieuses », mais il est grand comme le monde. Ses murettes n’ont jamais empêché l’inlassable veilleuse d’atteindre à l’universel. « Voilà donc presque un siècle, dit-elle, que je vois défiler le monde autour de mon jardin ». D’ici, rien ne lui échappe. Elle constate, accuse, juge, dérange, regrette, sans jamais abandonner pourtant « la vertu de tolérance » qui, à ses yeux, dépasse « toutes les indignations, les colères et les refus ». En témoigne son Voyage autour de mon jardin qui, 35 ans après l’incendie qui ravagea les Aspres, montre que la source ayant jailli « quand on avait tant de racines » n’est toujours pas tarie. C’est dire l’émotion qui a saisi l’auditoire de la Médiathèque, à Thuir, lorsque, de sa belle voix d’institutrice catalane, Adrienne Cazeilles a prononcé ces simples paroles : « Ce livre est pour moi la fin du voyage. »
Fidèle à ses ancêtres mais loin de tout folklore et de tout passéisme, ayant trouvé des raisons d’espérer malgré tout dans les actions de Pierre Rabhi, pionnier de l’agriculture biologique, et Gilles Clément, créateur du « jardin planétaire », elle peut parcourir d’un pas tranquille le « bout de chemin » qui lui reste. Elle revendique modestement la part du colibri, l’oiseau de la légende africaine qui sans jamais se décourager puisait quelques gouttes d’eau dans son bec pour les jeter sur un feu de forêt. « Je crois avoir fait ma part », dit-elle, en évoquant sa longue vie « au ras des pâquerettes, la tête dans les étoiles et les pieds dans la glaise, pour ne pas dire le fumier qui est devenu un gros mot. »
Dans le tintamarre médiatique des adorateurs de l’euro, orchestré par des dirigeants qui jouent les pompiers-pyromanes pour mieux conserver le pouvoir, la « conjugaison existentielle » d’Adrienne est plus que jamais d’actualité : « Avoir ou être, il faut choisir. » Elle, depuis toujours elle a choisi. C’est le fond de son livre et c’est la part qu’elle nous lègue. Un livre qui, tient-elle à préciser, « n’est pas une marchandise ». Elle l’a conçu comme un recueil de tous les cris d’alarme qu’elle pousse depuis des années.
Tout part du jardin, mais pas n’importe lequel, « un jardin pour se nourrir », c'est-à-dire, « un jardin du rien à jeter, tout à recycler. C’est aussi, souvent, le jardin du tout à partager, le jardin du cœur. » Et « c’est dans ce jardin, écrit-elle, que je me sens le mieux en accord avec la nature dans sa vérité millénaire ». Le contraire de ce que devient de plus en plus l’agriculture dont « le but n’est plus de nourrir les hommes mais de produire », si bien qu’Adrienne peut imaginer, « à la limite de l’absurde, une production en vase clos de la plantation à la destruction, en passant par le stockage sans que la consommation intervienne jamais. » A côté de cela, les cultures reculent devant les broussailles propices aux incendies et l’urbanisation qui assèche les nappes phréatiques. L’eau est sa grande préoccupation. Elle dénonce son gaspillage et sa confiscation par des groupes d’intérêt. «Mondialement, accuse-t-elle, la privatisation de l’eau au bénéfice d’une minorité est un crime contre l’humanité. »
Il y a là de quoi désespérer lorsqu’on songe aussi que l’homme moderne s’est employé à changer jusqu’au sens de la mort. « En traitant la mort comme une rupture, on déshumanise encore plus une vie qui transforme l’homme en objet que l’on déplace, ou que l’on casse et que l’on jette au gré de la conjoncture. » Ces pensées viennent à Adrienne devant la tombe de sa grand-mère qui lui a, « à sa façon, appris à placer la bonté et l’indulgence bien au-dessus de toute réussite sociale ou intellectuelle ». Dans ce petit cimetière, « la mort apparaît comme l’aboutissement dernier et nécessaire de la vie, le passage du « témoin » dans la course de relais qui se poursuit de génération en génération, donnant une cohérence à notre existence. »
Malgré les multiples dérives qu’elle relève, Adrienne qui, née en 1923, a connu le temps où « la valeur marchande n’était pas la valeur absolue », ne veut pas baisser les bras. Elle trouve sa force dans les échos qu’elle suscite. Elle croit à la vertu du grain de sable, au geste isolé du consommateur lucide pour bloquer l’énorme machine. La course effrénée vers le « toujours plus » n’est pas une fatalité si chacun de nous apporte sa part du colibri. Tel est le message d’une vieille dame indignée qui, en faisant l’éloge de la cruche et du panier, en célébrant le vin et l’olivier, en s’inquiétant de la disparition du thym et des papillons, nous transmet de surcroît avec simplicité, bon sens et quelques pincées de poésie son amour d’une terre « féconde qui a toujours récompensé ceux qui ont su la cultiver sans lui nuire, et continuera aussi longtemps que vivront en ce monde des jardiniers de l’esprit et du cœur. »
L’autre jour à Thuir, de simples mots portant le poids d’une vie, se sont gravés dans nos esprits : « Je n’ai jamais voulu mal faire ni faire mal. Ai-je réussi ? » La réponse tombe comme une évidence dans les pages de son livre. Merci Adrienne, de nous inviter à faire avec vous ce voyage.


Bernard Revel

Hommage de Jean Rouaud à

« la citoyenne universelle des Aspres »

Née en 1923 à Camelas dans le massif des Aspres, en zone aride des Pyrénées catalanes, à une époque « où la valeur marchande n’était pas la valeur absolue », puis institurice sans jamais quitter ses montagnes – sa phrase écrite et orale est un ravissement – Adrienne Cazeilles a toujours entretenu avec soin et attention son bout de jardin hérité du grand-père de son grand-père, non pas en maître et possesseur, mais à la manière d’un jardin mandala à l’écoute de la nature. « Un jardin pour se nourrir, un jardin du rien à jeter, du tout à recycler », dit-elle. Et elle ajoute : « C’est aussi, souvent, le jardin du tout à partager, le jardin du cœur. » L’écologie chez elle coule de source. Le mot viendra après. De son jardin-vigie elle tire les plus hauts enseignements pour la Terre. Elle accuse le monde moderne de remplir les piscines avec l’eau profonde du pliocène, de bitumer les sols, ce qui empêche l’alimentation des nappes superficielles et provoque des inondations catastrophiques. Elle dénonce les méfaits de l’agriculture industrielle dont le but n’est plus de nourrir les hommes mais de produire avec les conséquences dramatiques que l’on sait sur l’environnement et les consommateurs. Les siens lui ont appris à observer les nuances du ciel, les affinités des plantes entre elles, l’apparition des oiseaux. Elle note dans ses « calendrines » les variations des nuages et du vent, les heures d’ensoleillement et de pluie. « Entre le 13 décembre et le 6 janvier, à l’exclusion de Noël, il suffit de noter le temps pendant vingt-quatre jours et vous aurez le temps des douze mois de l’année à venir ». Chaque jour représentant une quinzaine. Dans une confidence ultime, les yeux posés sur son jardin, elle cite sa « douce et tendre grand-mère » qui lui disait en catalan – elle traduit pour nous : « Il ne faut pas tuer tout ce qui dérange. »
En lettre d’or sur le fronton de vos sièges sociaux, de vos laboratoires et de vos usines : Il ne faut pas tuer tout ce qui dérange. » Il est vrai aussi que ce précepte n’est pas sans contrepartie, qu’il s’accompagne de certaines règles, comme celle-ci par exemple qui fut le guide-fil de la citoyenne universelle des Aspres : « Je n’ai jamais voulu mal faire, ni faire le mal. Ai-je réussi ? » Au-delà, Adrienne.

Jean Rouaud

 

Extrait de L’avenir des simples (pages 119-120) prix 2021 des Vendanges littéraires (Editions Grasset).  

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :