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Publié par Chantal Lévêque

Annie Ernaux : secret toxique

"L'autre fille" d'Annie Ernaux (2011). Annie Ernaux a publié en 2008 "Les Années" chez Gallimard. (Photo Audrey Cerdan/Rue 89.

(Editions Nil, collection "Les affranchis")

Ecrire au sujet de quelqu’un que l’on ne connaît pas, dont on ne vous a jamais parlé et qui vous a précédé dans l’existence : voilà un exercice périlleux.

Ce n’est pas le cas pour Annie Ernaux, dont toute l’œuvre tourne autour de la difficulté d’être, encombrée qu’elle fut par ce que l’on appelle une famille dysfonctionnelle.

Comme dans son précédent ouvrage (« Les années »), elle s’appuie sur des photos jaunies, et puis aussi des souvenirs épars, des ressentis assez nébuleux et un retour sur les lieux de son enfance, quelques entretiens épistolaires, des bribes de conversation entendues… pour parler à sa sœur, disparue avant sa naissance et dont, à son insu, elle aurait comblé le manque.

Ce court récit – 80 pages – trouve opportunément sa place dans une collection qui propose à des auteurs d’écrire une lettre, une seule, « pour s’offrir le point final, s’affranchir d’une vieille histoire ».

Dans plus d’une quinzaine de livres à présent, elle n’a jamais quitté le registre de la confidence, de l’introspection et… de la confession, ai-je envie de dire, clin d’œil à cette éducation puritaine dont elle fut l’objet et dont elle peine tant à se défaire.

Ici aussi, dans une tonalité douce-amère, avec des accents de vérité qui vous écorchent quelquefois les oreilles, et dans un style limpide, sans effet de style (ou si peu), elle s’interroge, se torture les méninges pour remonter à la surface des histoires, des images… d’un passé douloureux.

« Elle »… « Ils »… reviennent inlassablement : la mère, les parents. Elle n’en a manifestement pas fini avec eux. Détenteurs d’un secret morbide dont ils ont voulu la protéger et ignorant – autres temps, autres mœurs – qu’ils feraient ainsi plus de dégâts encore en occultant le drame.

Comment ne pas songer à tous ces écrivains ceux qui l’ont précédée, dans cette quête identitaire et dont l’œuvre est traversée par cette souffrance d’un amour maternel impossible, toxique, ravageur ! François Mauriac, Marie Cardinal, Hervé Bazin, Suzan Howatch, Albert Camus, Fritz Zorn, Marguerite Duras… pour n’en citer que quelques uns.

Leur analyse, c’est l’écriture.

Lire ce petit opuscule, léger dans la main mais si pesant d’intimes souffrances, nous renvoie à notre propre histoire, si tant est qu’il y ait eu un amour maternel insécure. Annie Ernaux vous tend le miroir, avec cet inaltérable sens de la vérité, de la sincérité, de la justesse. Elle s’octroie le titre du récit : « l’autre fille », c’est elle… Un gage d’acceptation, de pardon peut-être.

Maintenant que les années ont passé, que les parents ne sont plus là, qu’une autre page est tournée, pourra-t-elle nous offrir autre chose que son histoire à elle ? Peut-être que ce petit pas du côté des affranchis l’y aidera…

Chantal Lévêque

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