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Publié par Vendanges littéraires

Bernard Revel grand reporter des petits riens

« Journal de la pluie et du beau temps » de Bernard Revel. Président du jury des Vendanges littéraires, Bernard Revel est aussi l’auteur de « Montredon, les vendanges du désespoir » (Loubatières, 1996), « La folle jeunesse de Charles Trenet » (Mare Nostrum, 2002) et d’une nouvelle policière (« Crime presque parfait à L’Indépendant ») parue dans le recueil « Noir Roussillon » (Mare Nostrum, 2007). Il a écrit une pièce de théâtre « Sur quoi on ouvre chef ? » montée par le Théâtre du Gecko. Il est chroniqueur à La Semaine du Roussillon et collabore à la revue La Licorne d’Hannibal .

(Editions du Trabucaire, 2005, 275 pages, 15 euros)

« Un jour, je ne suis pas parti » : cette formule qui brille autant par le paradoxe que par l’autodérision, résume assez bien Bernard Revel. Dans ce recueil de récits introspectifs, racontés à la première personne, il nous prend par la main et nous emmène faire un petit tour sur le chemin de ses pensées et de ses coups de cœur (parfois de ses indignations).

Et puis, quand son texte en arrive à son point de chute, il nous laisse choir, parfois amusés ou, à l’inverse, tout penauds, face à nous-mêmes ou face à la désespérance du monde.

Ce monde que Bernard Revel regarde volontiers par le petit bout d’une lorgnette de son invention qui mêlerait de façon inextricable le vrai, le vraisemblable et la pure fiction. Un monde souvent ridicule, le sien et celui des autres.

Reconnaissons que dans le domaine du rapetissement des êtres, Bernard Revel se montre généreusement égoïste, tant il est passé maître dans l’art de l’autodérision. Le récit intitulé « Œil de mouche » en est une réjouissante illustration. Au volant de sa voiture, il croit percevoir un signe de connivence d’une conductrice dans un véhicule qui le suit. En fait, il n’en est rien, mais il se sent obligé de faire semblant de ne pas regarder, tout en regardant, comme s’il devait se cacher de quelqu’un l’observant, alors que personne ne prête attention à lui. Pas même la jolie femme dont le mouvement de la main n’était qu’une manière de se dégourdir les doigts.

La description de cette petite paranoïa dans laquelle chacun aura pu retrouver des similitudes avec une tranche de vie personnelle, révèle le talent de Revel lorsqu’il décide de devenir grand reporter de l’indicible. Il n’a pas son pareil pour déceler le petit grain de sable qui donne tout leur sens ou leur non-sens aux événements du quotidien.

Fort de ce don d’observation, il peut devenir soudain un critique d’art avisé, comme lorsqu’il disserte sur le tableau de Van Eyck, « Les époux Arnolfini », où il nous montre que la paire de sandales, paraissant avoir été oubliée dans un coin de la toile, éclaire de façon originale cette œuvre dont on croyait naïvement tout savoir.

Il arrive aussi que derrière le touche-à-tout candide, se dissimule un historien des plus sérieux qui nous raconte de manière bouleversante comment Victor Hugo apprit la mort de sa fille Léopoldine, celle-là même pour qui il écrivit « Demain dès l’aube »…

Mais l’intérêt de Bernard Revel dépasse le champ des célébrités convenues pour s’attacher à des héros modestes, tel Mouna Aguigui, un pacifiste hors norme qui hantait le quartier Beaubourg à Paris dans les années quatre-vingts. Il a droit à un portrait chaleureux à l’image de l’homme de bien qu’il fut tout au long de sa vie.

D’autres personnages comme Barbara, Brassens, Reiser ou Ferré semblent ressurgir de l’au-delà et retrouvent sous sa plume tout ce qui nous avait touché en eux. Et parfois, en cadeau, il peut nous les montrer tels qu’ils étaient hors des feux de la rampe ou du clinquant des médias. Ainsi dépeint-il un Serge Gainsbourg tout en fragilité rencontré un soir à Carcassonne.

Bernard Revel, à travers la galerie de portraits qu’il consacre à ceux qu’il aime, conjugue à sa façon le « je me souviens » de Georges Pérec, et ses lecteurs fidèles, hier dans L’Indépendant, à présent dans La Semaine du Roussillon, jouent à leur tour à ce petit exercice de mémoire au fil des souvenirs laissés par ses chroniques. L’idée de les avoir mises bout à bout dans un livre, et la possibilité de les enchaîner dans un seul temps de lecture, leur donne une cohérence inattendue dans le ton. Et surtout dans le style qui, dit-on, est l’homme.

Tout cela nous renvoie à Flaubert qui disait « Madame Bovary c’est moi », marquant ainsi tout l’investissement qu’un auteur met dans son œuvre. Très crânement, Bernard Revel s’exclame : « Madame Bovary, c’est lui. C’est moi aussi. »

Alors à ce petit « je » ajoutons notre grain de sel, en disant à propos de ce livre : « Revel c’est nous ».

Christian Di Scipio