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Publié par Bernard Revel

Michel Onfray : Camus l'Algérien

"L'ordre libertaire. La vie philosophique d'Albert Camus" par Michel Onfray, prix spécial Dixième anniversaire des Vendanges littéraires de Rivesaltes.

(Editions Flammarion, 595 pages, 22,50 euros)

Albert Camus reste, plus de cinquante ans après sa mort, l’un des auteurs les plus lus. Mais le connaît-on vraiment ? Non, dit Michel Onfray. Sa gloire n’a pas empêché qu’il fut, de son vivant, incompris et rejeté. Aujourd’hui encore, le malentendu persiste, fondé à la fois sur les calomnies sartriennes et les récupérations de tous bords. L’image que nous avons de lui est faussée par nos lectures sélectives. Camus est un continent. Il ne saurait être réduit à quelques idées reçues. Pour retrouver le vrai Camus, il faut tout lire, ses romans, ses pièces, ses essais, ses carnets, ses articles. Onfray l’a fait. Il l’a lu, dit-il, « avec attention ». Son livre démolit la légende « négative » qui « parle mal d’un homme bien ». C’est le récit d’une « vie philosophique ». On connaît la formule méprisante de Jean-Jacques Brochier : « Camus philosophe pour classes terminales ». L’enfant que « tout prédestinait socialement à ne pas devenir ce qu’il est devenu », n’a jamais été accepté par « la pègre » de Saint-Germain-des-Prés orchestrée par les « Thénardier de la philosophie » qu’étaient, selon Onfray, Sartre et Simone de Beauvoir. D’aucuns reprocheront à l’auteur de ce livre ses outrances lorsqu’il condamne en bloc tous ceux qui ont, pour de mauvaises raisons souvent, pris Camus pour cible. Il est salutaire, parfois, de taper un bon coup sur la table si on veut être entendu. Quand le mensonge triomphe durablement, pour en finir avec lui, on ne prend pas de gants. Onfray est bien placé pour le savoir lui qui, par ses origines, son parcours atypique, ses influences philosophiques, son rejet de toute institution, est en proie aux mêmes attaques. Les pensées et les actes de son grand aîné font écho à ses propres pensées et ses propres actes, et s’il le défend avec tant d’ardeur c’est parce qu’il se défend aussi lui-même.

Albert Camus, né dans un pays de lumière, enfant pauvre et malheureux, qui apprend à 17 ans qu’il a la tuberculose, sauvé par les livres qui ne l’enferment pas dans une tour d’ivoire mais le poussent à l’action, puise dans la philosophie non pas une connaissance abstraite mais une règle de vie. Un philosophe n’a pour lui de valeur que s’il ancre ses idées dans le réel. D’où le choix de Nietzsche contre Hegel. Et s’il ancre ses idées dans le réel, encore faut-il qu’elles ne soient pas porteuses d’injustice et de violence comme celles de Marx. On comprend que Sartre, fidèle disciple de Hegel et Marx réunis se soit empressé de mettre à l’index une telle hérésie.

Mais la fréquentation des philosophes ne suffit pas à construire une vie philosophique. Ce qui compte c’est « la pratique du monde ». Dans les ruines de Tipasa, entre soleil et mer, et non dans les livres, Camus apprend à « jouir avec sérénité du pur plaisir d’exister ». Son regard de « journaliste qui pense » l’aide à comprendre son temps et le convainc que la Méditerranée peut donner « des leçons d’humanité à l’Europe qui inventait les camps du totalitarisme ». Il forge dans d’autres ruines, celles de la guerre, une « pensée de Midi » née du « génie méditerranéen » qui le conduit à souscrire « à l’invite libertaire : ni dieu ni maître ». Camus que certains étiquetèrent social-démocrate, fut un anarchiste pragmatique. « Positif », ajoute Onfray. Il milite contre la peine de mort. Il appelle à « faire tomber les frontières ». Il choisit toujours le camp des victimes. Il n’a jamais fait de « mauvais choix », n’a jamais été « pris en flagrant délit de bêtise politique ».

Même pendant la guerre d’Algérie ? Oui, surtout pendant ces événements. « Quel Algérien a mieux aimé l’Algérie que lui ? » demande Onfray qui rappelle que les premiers pas de Camus dans le journalisme furent pour dénoncer dès 1939 la misère du peuple kabyle soumis à « un régime d’esclavage ». Il défend souvent dans ses articles les indigènes contre « la justice des colons ». Le peuple arabe, assène-t-il, « n’est pas inférieur, sinon par la condition de vie où il se trouve, et nous avons des leçons à prendre chez lui. » Il écrit dans ses carnets que « le colonialisme est « un œuvre dont aujourd’hui nous ne sommes pas fiers ». Mieux encore : « Le temps des colonialismes est fini, il faut le savoir seulement et en tirer les conséquences ». Mais il rejette aussi le nationalisme du FLN. Il rêve d’une Algérie « constituée par des peuplements fédérés ».

Après le massacre de Sétif, en mai 1945, Camus soutient que « la seule façon d’enrayer le nationalisme algérien, c’est de supprimer l’injustice dont il est né. » Lorsque surviennent les violences de 1954, il dresse un réquisitoire contre « la France coupable » et conclut qu’une « grande, une éclatante réparation doit être faite au peuple arabe. » Car, veut-il encore croire, « nous sommes condamnés à vivre ensemble.» Il lance en janvier 1956 son « appel pour une trêve civile en Algérie ». C’est un discours digne de Gandhi contre la violence, pour le dialogue et le respect de l’adversaire. Le discours d’un Algérien d’en bas qui rejette « les deux terreurs : celle du tortionnaire français, celle du poseur de bombe algérien. »

« Comment un être sain d’esprit peut-il refuser pareil programme ? » Et pourtant, poursuit Onfray, « il fut refusé par tous, la droite, la gauche, les nationalistes algériens, les colons européens. ». Camus voit son rêve d’une Algérie fédérale s’effondrer.

En décembre 1957, il reçoit le prix Nobel à Stockholm. C’est au cours d’une rencontre à la Maison des étudiants qu’il déclare, pour dénoncer le terrorisme en Algérie : « Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. » Cette phrase maladroite qui, selon Onfray, visait à refuser toute caution de justice au terrorisme, « va tuer Camus ». Elle déchaîne ses « nombreux ennemis » qui y voient la preuve qu’il s’est rangé du côté des Pieds-noirs et le salissent « là où il est le plus irréprochable : son combat pour la justice. »

« Sur la question algérienne, écrit Onfray, Camus a été sali, souillé, maculé, ignoré, vilipendé, critiqué, caricaturé, ridiculisé, méprisé. »

Il se ressource à Lourmarin où il a acheté une maison en 1958 « pour s’y laver des miasmes de la capitale », souligne Onfray. C’est en rentrant à Paris que « la mort le surprend » le 4 janvier 1960. Ce livre dense, fouillé, écrit avec passion et colère d’une plume justicière et polémique, est une entreprise, non de réhabilitation -Camus n’en a pas besoin- mais de restauration, dans le sens où on remet en état une œuvre d’art. Alors apparaît un Camus qui a « tout pour me plaire », confie Onfray, et « pour plaire à tant de lecteurs aujourd’hui ». Lisons et relisons-le, de « Noces » au « Premier Homme », pour le retrouver sous cette nouvelle lumière.

Bernard Revel