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Publié par Bernard Revel

Didier Pobel : de la poésie au roman

"Couleur de rocou" de Didier Pobel. Ancien éditorialiste du Dauphiné Libéré, Didier Pobel, né en 1952 dans la campagne bressane, est l'auteur de plusieurs recueils de poèmes dont "Liaisons intérieures et autres lignes" (éditions Cheyne) qui obtint le Prix Kowalski 1990.

(Editions Le temps qu'il fait, 100 pages, 14 euros)

Esope avait tort. La meilleure et la pire des choses, ce n’est pas la langue. C’est le champignon. Délicieux, urticant, hallucinogène ou mortel selon les cas, il a tout pour exciter l’imagination. Le plus célèbre champignon de la littérature est celui qu’Alice mange pour grandir ou rétrécir. Mais, à part Lewis Carroll, peu d’écrivains ont fait du cryptogame, pour parler savamment, un ressort romanesque. Personnellement, je trouve très savoureuse, si j’ose dire, l’utilisation qu’en fait Sacha Guitry dans « Le roman d’un tricheur ». Le héros de cette histoire superbement adaptée au cinéma, justifie sa malhonnêteté par un grand drame survenu dans sa jeunesse. Il fut surpris un jour en flagrant délit de vol de huit sous dans la caisse de l’épicerie familiale. Le soir, à table, le père le punit de son méfait en le privant de champignons sous le regard accusateur de la mère, des grands-parents, de l’oncle sourd-muet et des six frères et soeurs qui dévorèrent avec gourmandise la délicieuse platée. Le lendemain matin, le garçon les trouva tous morts dans leurs lits. Il en conclut que le crime payait. Sa vocation de tricheur était née.

Dans « Couleur de rocou », le premier roman de Didier Pobel, jusqu’ici connu pour ses poèmes (Prix Kowalski 1990) et ses éditoriaux du Dauphiné Libéré souvent cités dans les revues de presse, le champignon est une métaphore de l’humaine condition, cette étoffe dont sont faits les songes. Un appartement, le bruit des trains qui passent, une odeur d’huile brûlée. Un jeune homme vaguement artiste vient de déguster les champignons cueillis la veille dans les bois. Un ami lui rend visite, examine les restes dans le panier et lui dit : « Tu n’en as pas mangé de ceux-là ? » Dès la troisième page, une vie bascule. Le doute coule dans l’esprit du narrateur. Il se retrouve seul hanté par des mots qui tournent comme des trains fous : cortinaire des montagnes. Un champignon appelé aussi, il l’apprendra plus tard, cortinaire couleur de rocou, du nom d’un arbre d’Amérique tropicale dont la graine est rouge-orangé. Comme le chante Allain Leprest, « tout ce qui est dégueulasse porte un joli nom ».

Il les avait trouvé beaux, ces champignons avec cette teinte assez indéfinissable qui lui rappelait une « Tête de partisan » peinte par Fautrier. Il se jette sur dictionnaires et encyclopédies qui décrivent ce cortinaire-là comme un tueur sournois. Son poison n’agit qu’au bout d’une période d’incubation de deux semaines et provoque alors des lésions rénales irréversibles. D’abord incrédule, le narrateur finit par admettre que sa vie a « déraillé ». Une attente angoissante commence pour lui. Alors que la radio se répand sur les changements qui se produisent dans les pays de l’Est dont les peuples veulent que les frontières s’ouvrent, lui, sur le chemin incertain de sa vie, ne vient-il pas de franchir les bornes ? Il a beau consulter des ouvrages spécialisés à la médiathèque, courir les pharmacies, entrer dans une église, sa voie est désormais tracée. L’avertissement d’un apothicaire savant (« croyez-moi, il faut beaucoup se méfier ») sonne comme un glas. Il en perd l’usage de la parole. « Ne se trouve-t-on pas à certains moments à la merci d’un vocable avarié qui pourrit tous ceux que contient la mémoire ? » se demande-t-il. Chez lui, il entend des bruits, des voix. Est-ce la réalité ? A-t-il des hallucinations ? Il n’y a plus que des questions dans sa tête : « Pourquoi est-ce qu’on s’égare ? Pourquoi faut-il qu’on se trompe ? Est-ce qu’on maîtrise, une seule fois dans sa vie, un geste, une parole, une pensée ? » Il suffit d’un « instant de vide » pour que survienne l’accident qui change tout. Un monde vénéneux s’écroule à l’Est, une vie « otage d’un végétal » s’éteint ici dans l’indifférence. « Tout était bricolé en cet octobre-là. Et tout semblait définitif », écrit Didier Pobel.

La couleur du rocou, remarque-t-il, est aussi celle du soleil d’automne et du sang séché. Au fond, c’est peut-être ce mot-là, rocou, que le narrateur a « mêlé à sa propre chair », un mot sur lequel rebondit l’imagination d’un poète. « Il ne faut rien jeter, pas même ce qui n’existe plus », écrit-il. Pas même ce qui n’a jamais existé, pourrions-nous ajouter, tant la frontière est infime entre ce qu’on voit et ce qu’on croit voir. Didier Pobel en sait quelque chose, lui qui devine dans les nuages des « pièces de lingerie » et rêve de « vivre éternellement au cœur des enfances, des récoltes, des orages et de leur projection brasillante sur les toiles des peintres ». La beauté du monde à la merci d’un cortinaire de hasard ? Ce serait vraiment peu de choses, la condition humaine s’il n’y avait des poètes inspirés pour nous rappeler que tout finit et tout recommence. Didier Pobel n’est peut-être pas un cueilleur de champignons à recommander mais sur les rails du roman, ce fidèle des Vendanges littéraires de Rivesaltes a pris un excellent départ.

Avec sa petite couleur bien à lui, on voyage loin.

Bernard Revel