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Publié par Henri Lhéritier

Des vies mal parties, bien arrivées

« Marcher pour s’en sortir », ouvrage collectif sous la direction de Bernard Ollivier, David Le Breton et Daniel Marcelli. Co-Auteurs : Batoul, Anthony Bigot , Paul Dall-Acqua , Valery Delille , Dimitri Dumortier , Hamza Houly, Christophe Piquemal, Mathilde Poline, Catherine Sultan. Préface de Boris Cyrulnik , postface de Pierre Joxe.

(Collection « La vie devant eux ». Editions ÉRÈS, 160 pages, 19 euros)

Cet ouvrage collectif est un bienfait.

Sous-titré « Des vies mal parties, bien arrivées », il narre les réalisations d’une association appelée Seuil qui tente d’offrir aux mineurs délinquants ou en grosse difficulté une alternative aux Etablissements pénitentiaires pour mineurs et aux Centres éducatifs fermés qui, au rebours de leurs intentions et malgré leur nom, ne sont ni plus ni moins que des prisons dont les maîtres mots sont répression et enfermement et les mensonges officiels, réinsertion, accompagnement.

Personne n’est dupe. Au bout du compte, à l’issue de son séjour, dans ces lieux privés de liberté, après les promiscuités carcérales d’un univers hiérarchisé par la violence et la surenchère des transgressions, ne s’ouvrent la plupart du temps devant l’adolescent en difficulté que le chemin de la récidive et l’enfoncement définitif dans la délinquance.

Il existe une autre voie, celle que propose Seuil : c’est la marche.

Seuil organise pour un adolescent une longue marche, trois mois en général, qui peut atteindre jusqu’à 2 000 kilomètres, seul à seul avec un accompagnateur, sans pédagogie, sans contexte de rachat, ou de punition, sans leçons de morale, sans enfermement, avec comme seule réalité, l’effort, les circonstances de la marche, les solidarités, les itinéraires, les projets de halte, l’alimentation, les étapes, le couchage, les incidents, etc.

La méthode appliquée par Seuil porte le nom de « marche de rupture » : " …Un adolescent, garçon ou fille, se déclare volontaire pour effectuer une marche au long cours de 1 800 kilomètres environ, en trois mois, dans un pays limitrophe de la France, accompagné d’un adulte. Il s’agit, dans presque tous les cas, d’un jeune qui n’a pas trouvé de réponses aux questions qu’il se pose et qui se retrouve en échecs répétés. L’adolescent, orienté vers Seuil par son éducateur ou une assistante sociale, nous est alors confié soit par un juge des enfants, soit par un inspecteur de l’Aide sociale à l’enfance. Nous emmenons aussi bien des jeunes sans dossier pénal que des adolescents qui se sont vus proposer une marche en alternative à l’incarcération ou qui, déjà en détention, bénéficiant d’un aménagement de peine, sortent de prison pour partir cheminer dans un pays européen."

À l’issue de cette marche, si l’adolescent va jusqu’au bout, on constate dans nombre de cas, une spectaculaire adhésion à la vie, aux efforts physiques et moraux, au besoin de réaliser des projets en dehors de la délinquance.

Initiative salutaire d’une association qui a maintenant dix ans d’existence mais qui marche, et c’est le mot, à contre courant de certaines doctrines politiques, des longues habitudes policières et des doutes des magistrats :

« Mon travail ne consiste pas à payer des vacances à un voyou » dit celui-ci, ou « ce que vous proposez pour ces jeunes est impossible, même moi je ne pourrais pas le faire » dit cet autre.

Il ne savait pas celui-là, commente Bernard Ollivier, et c’est pourtant le cœur de son travail, que ces jeunes ont le sens du défi et que c’est justement le défi qui les a poussés à la délinquance.

Trois contributeurs ont présidé à l’écriture de ce livre dont Bernard Ollivier, qui sait de quoi il parle puisqu’il s’est lui-même guéri d’une dépression profonde par la marche. Elle l’a reconstruit physiquement et moralement. On connaît Bernard Ollivier grâce à un best-seller, sa célèbre trilogie « Longue marche » (Editions Phébus), composée de « La route de la soie », « Vers Samarcande » et « Le vent des steppes », un itinéraire à pied jusqu’en Chine.

À ses côtés, David Le Breton et Daniel Marcelli, co-auteurs de Marcher pour s’en sortir, mettent en lumière les détails de l’organisation Seuil, son expérience, la philosophie de son action, ses moyens d’intervention, ses relations avec l’administration judiciaire, les contrats et projets examinés ensemble avec les jeunes qu’elle prend en charge, ses réussites, ses échecs. L’association Seuil, ne peut résoudre à elle seule les problèmes d’une jeunesse désemparée, mais elle ouvre des voies, et fait évoluer des mentalités.

En fin d’ouvrage on trouve les témoignages passionnants des expériences faites par ces jeunes en difficulté.

Et le lecteur, moi par exemple, qui ne marche pas tant que ça, reçoit sur ce chemin une bouffée d’intelligence et d’humanité qui le réconforte, et le pousse à marcher encore, il en oublie ces paroles qui le hantent et dont il a honte « le nettoyage au karcher ».

Il existe, aujourd’hui encore, on finit par en douter parfois, des humains qui ne nettoient pas nos enfants malheureux, malchanceux, imprudents, mal partis, ou mal intentionnés mais qui tentent de les sauver. Car, ne nous y trompons pas, c’est notre dignité d’humain qui est en jeu autant que notre futur et les conditions de notre sécurité.

La préface de « Marcher pour s’en sortir », ce livre à lire sans faute, est de Boris Cyrulnik. On trouve aussi une postface intitulée « Justice des mineurs : le modèle français en danger », de l’ancien ministre et ancien membre du Conseil constitutionnel, actuellement avocat au barreau de Paris et membre de l’antenne des mineurs, Pierre Joxe. Elle s’achève ainsi : « Les expériences multipliées et réussies de Seuil doivent être saluées et encouragées ».

Certains livres sont vivifiants.

Henri Lhéritier

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Mélusine 03/02/2013 21:43

A la radio, il y a quelque temps, j'ai entendu Bernard Ollivier expliquer son concept de remise sur pied (ou tentative) de ces jeunes en perdition. Lors de cette émission, ils ont fait parler certains d'entre eux pendant leur marche. Leurs propos étaient d'autant plus touchants que leurs jeunes voix étaient un peu essoufflées. Le reportage avait du corps, du souffle, de la vie.

Apprendre en marchant... Aristote le faisait déjà, non ? avec son école péripatéticienne. Ah... ils sont rudes mais plein d'enseignements, les trottoirs de la vie...

Ath. 03/02/2013 14:44

Le vie devant eux pour gommer celle qui est derrière eux...
Boris Cyrulnik ne peut qu'adhérer à cette belle initiative, c'est de la résilience par le corps et par l'esprit... OUI, ce sont des projets comme ceux-ci qui sont à promouvoir et IL FAUT EN PARLER !