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Publié par Bernard Revel

Photo Bernard Revel
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"Qui est Dieu" de Jean Soler

(Editions de Fallois, 124 pages, 17 euros)

Il peut paraître étonnant de se demander aujourd’hui encore qui est Dieu. Tous les croyants de la Terre, et même ceux qui ne croient pas, savent qui il est. Ils l’ont lu dans la Bible, best-seller mondial, ou, s’ils sont musulmans, dans le Coran. Et s’ils n’ont pas lu les textes dits « sacrés », du moins n’en ignorent-ils pas l’essentiel. Seulement voilà, Dieu n’est pas celui qu’on croit. Pour s’en convaincre, il suffit de lire le petit livre de Jean Soler, intitulé justement « Qui est Dieu ? »

Mais d’abord, qui est Jean Soler ? Né à Arles-sur-Tech, ancien conseiller culturel auprès de l’ambassade de France en Israël, il est revenu il y a une quinzaine d’années en pays catalan pour écrire quatre essais consacrés « aux origines du Dieu unique » et à la « violence monothéiste », soit plus de 1300 pages dont « Qui est Dieu » est la synthèse. Les travaux de Jean Soler constituent une avancée fondamentale sur « l’invention du monothéisme » et ses conséquences. Cela n’a pas échappé à de grands esprits comme Claude Simon, Edgar Morin, Stéphane Hessel ou l’historien Paul Veyne, professeur honoraire au Collège de France, qui qualifie d’ « événement historiographique » cette « découverte du surgissement du vrai monothéisme » et souligne que Jean Soler a « écrit les seuls livres véridiques sur la question, sur toutes ces questions. » L’éloge est mérité. En étudiant minutieusement les diverses versions de la Bible, des plus anciennes aux plus modernes, Jean Soler montre à quel point le texte censé avoir été révélé à Moïse par Dieu, fut modifié, corrigé, augmenté pour l’adapter aux multiples évolution du peuple juif d’abord, de la chrétienté ensuite.

Jean Soler : Dieu n'est pas celui qu'on croit

Les 120 pages de « Qui est Dieu » font voler en éclat toutes les idées reçues en nous expliquant comment Iahvé, petit dieu national parmi d’autres, flanqué d’une compagne nommée Ashéra, est devenu le dieu exclusif des juifs puis le Dieu unique et enfin le Dieu universel. Ce Iahvé-là a pratiquement disparu des traductions actuelles de la Bible pour devenir Dieu, le Créateur ou l’Eternel. C’est une falsification. L’apport majeur de Jean Soler est d’avoir repéré le moment où eut lieu la « révolution culturelle » consistant à proclamer qu’il ne peut exister qu’un seul Dieu. La conquête de la Judée par les Perses, au IVe siècle avant notre ère, a été l’élément déterminant. Cela signifiait-il que le dieu des Perses, Ahura-Mazda était plus puissant que Iahvé ? Les juifs ne pouvaient l’imaginer. Leur dieu les châtiait-il ? Allait-il les venger ? Mais les venger de quoi ? Non seulement les Perses les avaient libérés des Babyloniens mais en plus, ils respectaient leur religion et leurs coutumes. Alors que les juifs se sentaient abandonnés dans leur minuscule territoire autour de Jérusalem, ils donnèrent peu à peu foi à une idée nouvelle qui allait tout changer. Il n’y a pas un dieu vainqueur et un dieu vaincu car Iahvé c’est aussi Ahura-Mazda. Donc il n’y a qu’un Dieu qui, écrit Jean Soler, « privilégiait tantôt un peuple et tantôt un autre, selon des desseins impénétrables aux humains. » Il suffit alors de retoucher quelques passages de la Bible et le tour est joué : elle devient le livre sacré du Dieu unique.

La démonstration de Jean Soler, longuement développée dans ses précédents ouvrages, est lourde de conséquences pour les trois religions inspirées par la Bible : le judaïsme, le christianisme et l’islam. Elle démontre en effet que le monothéisme n’a aucune assise sacrée car Moïse ne croyait pas en un Dieu unique, ni en l’immortalité de l’âme, ni à la venue d’un Messie, notions apparues bien après l’époque où « l’élu » du Sinaï est censé avoir vécu. Et Jean Soler d’annoncer une nouvelle « blessure narcissique » -l’image est de Freud- « quand il apparaîtra en pleine lumière que les trois milliards de monothéistes recensés ne peuvent invoquer, au fondement de leur foi, un document écrit qui aurait un ancrage surnaturel. »

L’invention du monothéisme a eu des conséquences tragiques pour l’humanité. Déjà, Iahvé, lorsqu’il n’était qu’un dieu national et « jaloux » ne s’embarrassait pas pour ordonner des massacres massifs. « Tu ne tueras point » et « Tu aimeras ton prochain » ne s’appliquaient qu’à ses fidèles. Malheur aux adorateurs d’autres dieux et aux dissidents. Il était un devoir de les tuer, enfants et animaux compris. Avec la croyance en un Dieu unique, aucune autre religion ne peut être tolérée. Quand, sous l’empereur romain Constantin, est proclamée « l’alliance du trône et de l’autel », le long règne de l’intolérance commence (croisades, inquisition, guerre contre les protestants). Jean Soler montre enfin, textes à l’appui, comment le monothéisme a servi de modèle aux doctrines communiste et nazie. « Dans l’histoire de l’humanité, écrit-il, rien n’aura été plus pernicieux que la notion de peuple élu » qui a culminé dans l’horreur lorsque l’ancien « peuple élu » juif a été exterminé par le « peuple élu » hitlérien. Pour Jean Soler, « l’existence de la Shoah est la preuve irréfutable de la non-existence de Dieu. » Qui est Dieu ? C’est un moyen utile que l’homme a de tout temps créé et recréé à son image pour servir ses desseins.

Concentré d’une enquête sans précédent menée avec un sens exceptionnel de l’observation, ce petit livre est un grand livre qui restera.

Bernard Revel