Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

Pages

Publié par Bernard Revel

Georges Bartoli : l'exil en héritage

"La Retirada", dessins de Josep Bartoli, textes et photos de Georges Bartoli avec Laurence Garcia. Ce livre a obtenu le prix Vendémiaire des Vendanges littéraires 2009. Sur la photo : Georges Bartoli (à droite) à Rivesaltes, interviewé en musique par Claude Delmas.

(Actes Sud. 224 pages, 18 euros)

La Retirada fut une tragédie historique et familiale. Soixante-dix ans après, chez les enfants et petits-enfants des exilés, elle reste une blessure qui ne cicatrise pas. Né en 1957, Georges Bartoli apprend par hasard, « au détour d’une conversation familiale », que la plage de son enfance avait été un camp où son oncle Josep, son père Salvador, comme des milliers d’autres Espagnols, avaient subi le froid, la fin et l’humiliation, premières impressions d’une France qui les accueillait à contrecœur. Le journal L’Indépendant titrait alors : « Les hordes rouges déferlent sur les Pyrénées-Orientales ».

Le père de Georges ne racontait rien. Il « vivait ses colères en silence ». Mais le fils de celui qui fut traité d’ « Espagnol de merde » et gagna sa vie comme boulanger, pouvait très bien imaginer à travers d’autres récits ce qu’il avait vécu sur la plage d’Argelès : « Ils faisaient leurs besoins dans la mer devant tout le monde en plein mois de janvier, durant un des hivers les plus froids du siècle. Plus de dignité, plus de pudeur, ils vivaient comme des animaux, creusaient des trous dans le sable pour s’enterrer et s’abriter du vent. C’était la fin du monde, la fin d’un monde. C’est inimaginable. »

Dans le récit qu’il fait aujourd’hui de cette douloureuse épreuve avivée par une défaite et un exil plus douloureux encore, Georges Bartoli exprime, au nom des siens, une émotion et une indignation qui ont survécu au passage du temps. Il refait, comme un devoir qu’il doit à sa famille, la chronique d’une République rêvée, avec ses espoirs et ses illusions, ses divisions aussi, éprouvant à son tour une colère qui a guidé ses choix professionnels et ses engagements.

Il continue de témoigner par la photographie, dans le sillage de son oncle Josep, « dessinateur de la résistance ». Les dessins de Josep Bartoli donnent à ce livre un sceau d’authenticité à nul autre pareil. Avec un sens clinique de l’observation et l’art de donner à la caricature des accents tour à tour cruels et touchants de vérité, cet artiste qui est allé vivre au Mexique puis aux Etats-Unis où il fit une belle carrière, donne de la Retirada une vision que certains critiques ont comparée aux Désastres de la guerre de Goya. Quoique plutôt desservis par le format du livre, les dessins légendés par Georges, et plus particulièrement ceux du « cahier des camps », forment un implacable réquisitoire contre les conditions imposées par la force brutale à des gens de tous âges condamnés au pire des dénuements. Ah, ces gendarmes à têtes de dogues !

Georges Bartoli écoute, observe, se souvient, enquête. Un jour, il a 14 ans, Josep, l’oncle d’Amérique débarque à Perpignan. Il lui raconte les camps, les gendarmes, les tirailleurs sénégalais. Il lui dit qu’ « un artiste doit avoir un regard engagé et un point de vue sur le monde. » L’adolescent retiendra la leçon et deviendra grand reporter-photographe « embarqué sur les terrains de conflit auprès des nouveaux exilés des guerres modernes, de Bosnie et d’ailleurs ».

Un soir, dans les années 70, son père ramène à la maison un jeune anarchiste de 21 ans. George les entend chuchoter à travers la porte de la cuisine. Le lendemain matin, le jeune homme est déjà parti. Il est passé en Espagne. Il s’appelle Salvador Puig Antich. Quelques mois plus tard, il est arrêté et condamné à mort. Il est exécuté à Barcelone le 2 mars 1974. Franco en fin de vie a refusé de le gracier. Puig Antich est la dernière victime du supplice du garrot. Ce soir-là, des milliers de personnes manifestent dans de nombreuses villes françaises. Georges « pleure un bon coup et part défoncer avec des copains des Jeunesses communistes la porte du consulat d’Espagne à Perpignan. »

Des années plus tard, Georges a voulu photographier les chemins de la Retirada. Il a ressenti le besoin de faire ce « raid de la mémoire », d’« habiter et réincarner » les paysages traversés par les réfugiés pour retrouver « le regard de cet autre qui s’est retourné une dernière fois pour apercevoir sa terre. » Son ombre se dessine sur chaque photo. Une ombre qui se veut mémoire. Et qui est aussi accusatrice : « L’Espagne d’aujourd’hui, qui se propose de poursuivre la Chine au titre du génocide tibétain, n’a toujours pas instruit le procès des crimes du franquisme. »

Pour lui, la lutte continue. Ce livre en atteste, avec les tripes, avec le cœur.

Bernard Revel

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :