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Publié par Bernard Revel

Henri Lhéritier dans la peau de Diderot

« Moi et Diderot (et Sophie) » par Henri Lhéritier, préface de Michel Onfray. Henri Lhéritier est membre du jury des Vendanges littéraires.

(Editions Trabucaire, 283 pages, 15 euros. Photomontage : Gilbert Desclaux)

Des livres comme celui-ci, ça ne court pas les rayons des librairies. On se demande encore pourquoi les « grands » éditeurs parisiens qui publient tant de choses insipides, tant de romans semblables, ne se précipitent pas sur Lhéritier. Quel aveuglement ! Cet écrivain à l’imagination débordante, qui met son moi au centre de ses œuvres et en fait une épopée, une farce ou un opéra, c’est selon, repousse, dans son septième livre, les limites de la littérature pour créer un nouveau genre qui n’est ni la biographie ni l’autobiographie mais l’osmographie, tant il y a osmose, interpénétration -dans tous les sens du terme- entre l’auteur et ses personnages. Mais rassurez-vous, il n’y a rien de prétentieux ni de triste là-dedans. On est au dix-huitième siècle, que diable ! « Heureux temps, écrit-il, où les tabous n’encombraient pas la vie publique, où l’on riait en société entre croyants et athées, d’un pipi, d’un cucul, d’un abbé, des musulmans, sans se soucier du qu’en dira-t-on ou du regard courroucé de Dieu ». Et Lhéritier s’en donne à cœur-joie. Il y a d’abord ce titre qui décoiffe : « Moi et Diderot (et Sophie) ». Fichtre ! Comme il est osé, ce « moi » précédant le nom d’un des trois grands génies, avec Rousseau et Voltaire, du siècle des Lumières. « Le culot que je n’ai pas dans la vie trouve une aire d’épandage dans mes textes », explique l’auteur qui ajoute : « J’existe parce que j’écris ». Et c’est vrai qu’il est bien vivant dans ce texte, partageant les humeurs, les joies, les fantasmes de ses personnages. A commencer par Diderot. Il l’accompagne, lui parle, l’asticote, le critique, le conseille, devient son pote, son frère et pour finir Diderot lui même. Leurs « je » se mélangent. L’exercice est périlleux, un vrai casse-gueule. Mais avec Lhéritier, ça coule de source et c’est irrésistible.

Il écrit comme s’il y était. Bien sûr, les 186 lettres retrouvées que Diderot a adressées à son « amie » Sophie Vollant constituent le terreau de ce livre. Lettres remarquables qui sont, soutient Lhéritier, « la matrice de son œuvre ». Car « elles s’adressent au monde... Ici sont exposés tous les talents de Diderot, sous cette forme il peut être en même temps philosophe, encyclopédiste, amoureux, romancier, pornographe, railleur, essayiste, comédien, satiriste, tout est permis et il ne s’en prive pas. » Tout est permis aussi pour Lhéritier qui se régale de patauger dans cette vendange pour en extraire tous les jus de sa fantaisie. Ah, on s’amuse bien dans les salons du château de Grandval où Diderot joue fréquemment le pique-assiette chez son ami le baron d’Holbach ! Hommes et femmes de la bonne société y parlent de cul sans manières. La belle-mère du baron, la « pétaradante » Mme d’Aine est une sacrée gaillarde dont les facéties amusent Diderot et font fantasmer Lhéritier (et vice-versa) D’ailleurs, notre vigneron rivesaltais n’y résistera pas. Il finira par culbuter l’opulente femme mûre comme il culbutera la belle Uranie, sœur de Sophie, dans des pages d’anthologie où tous les écrivains qu’il aime viennent à sa rescousse. On ne s’ennuie pas dans « l’alcôve mentale » d’Henri Lhéritier. Même la terne Sophie, femme de tête dont on ne sait pas grand-chose, toutes ses lettres ayant été perdues, prend chair sous la plume lhéritière. Il la déshabille elle aussi. Il les déshabille toutes. Méfiez-vous mesdames : « C’est ma façon de porter nos compagnes au pinacle, je les déshabille, littérairement, avec une femme je ne sais pas faire autre chose, je suis un maniaque, un grand timide surtout, je dénude sur papier uniquement ». Bon, je veux bien. Mais le syndrome DSK ne menace-t-il pas notre auteur ? Il l’avoue lui-même : « Je rampe dans les cabinets de toilette du monde entier, le nez ouvert à tous les parfums, soulevant les robes, les linges intimes, faune en extension sexuelle, rôdant dans les alcôves, prêt à brusquer toutes les femmes, les honnêtes plus particulièrement ».

Allons, pas de panique, la vraie vie pour Lhéritier est dans les livres. Ah, se glisser physiquement dans les pages d’un roman, avoir une aventure avec Anna Karénine, voir défiler dans les jardins de Marly, sur une musique de Rameau, ou flottant au fil de l’eau, les écrivains et leurs personnages réunis, faire se bombarder à coups de livres creux les «penseurs » à succès de notre temps, que de morceaux de bravoure dans ce livre qui part dans tous les sens, dénonce au passage l’abus du point-virgule et apostrophe l’apostrophe (le signe), brocarde les élagueurs de platanes, les romantiques asexués, les philosophes médiatiques, sans jamais perdre de vue toutefois ce cher Diderot.

On aurait tort de ne voir dans « Moi et Diderot (et Sophie) » que farces et attrapes. C’est surtout une déclaration d’amour à la littérature. Lhéritier se moque volontiers de lui-même: « Depuis que je me suis mis en tête d’écrire, je fais toujours le même livre, de n’importe quelle aventure, roman ou journal, il ne reste au bout du compte qu’une confession oeno-littéraro-érotique et un morceau de tissu. Tous les sujets me ramènent à moi, au vin, et à mes pensées câlines et textiles ». Il exagère. Ce dont je suis sûr, en revanche, c’est que Lhéritier est un cas désespéré. Il est atteint, dit-il, de « deux longues maladies » : la lecture et l’écriture. Il a même de fréquentes crises de « convulsions digressives » qui surviennent à chaque page ou presque. Il ne le dit pas, mais il souffre en outre d’une autre et très rare maladie : le talent. Surtout qu’il ne se soigne pas. Il écrit quelque part à propos de Diderot : « Je l’aime ce type ». Et moi, ce Lhéritier-là, je l’aime aussi.

Bernard Revel

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electricien 25/03/2015 18:31

J'apprécie votre blog, n'hésitez pas a visiter le mien.
Cordialement

Henri 07/04/2013 12:19

Sur ce montage là, lequel est Diderot? Et Sophie où se cache-t-elle? Il y a encore des mystères dans cette histoire abracadabrante.

Ath. 07/04/2013 14:34

Tout est sur la couverture du livre, en fait... Elle enveloppe les écrits d'Henri avec magnificence.
On sait bien que ses talents ne se limitent pas au style, aux idées, aux expressions... s'il a choisi Fragonard et son escarpolette, ce n'est pas innocent.

Bernard 07/04/2013 13:41

Sophie est sur l'escarpolette. Elle fait le lien entre les deux crânes pensifs.